Le récit, cocher du grand voyage.

15-10-2017
Je viens de pousser la porte de la classe de maternelle. Un petit garçon m'a repérée avant les autres...

Le récit, cocher du grand voyage.

« T'es qui ? »

Je viens de pousser la porte de la classe de maternelle. Un petit garçon m'a repérée avant les autres.

« Je suis. »

Tous les regards sont à présent tournés vers moi. J'enchaîne.

« Je suis...là. »

Etonnement. Un sourire frémit sur les petites lèvres. Le récit a commencé. Mon récit, qui va attirer

le leur, celui de chacun, à la surface de la conscience.

Je raconte. Le narrateur raconte.

J'écris. Je suis écrivain, depuis toujours, depuis que le trésor m'a été remis, dans une classe comme

la vôtre, la malle au trésor remplie des lettres de l'alphabet. Ces lettres qui, assemblées, font naître

des sons et des images dans la vaste étendue de notre esprit, ces lettres qui disent l'être, ses joies, ses

peines, ses questionnements. A votre âge, j'ai commencé à les réunir, à écrire puis à lire. J'ai

découvert que je pouvais rejoindre dans les livres des hommes et des femmes qui ont écrit il y a

mille ans, deux mille ans, dans des pays lointains, à l'autre bout de la terre. J'ai découvert qu'en

ouvrant un livre, je pouvais aller à la rencontre d'un autre, disparu depuis longtemps et pourtant

toujours vivant grâce aux lettres qui vibrent dans leur écrin de pages. Et au fur et à mesure que je

tourne les pages, je me rapproche de l'inconnu qui un jour a déposé sa pensée dans le fourreau des

mots et je l'embrasse et je voyage au delà du temps et de l'espace. Son récit me parle de lui, de son

temps, de ses espaces et nourrit mon propre récit.

Aujourd'hui, nous allons ensemble ouvrir la malle précieuse. Vous allez chacun écrire votre récit.

Mais nous ne savons pas encore écrire! s'écrient les petits en choeur.

Vous ne savez pas encore écrire sur le papier mais déjà vous assemblez les lettres avec votre langue,

vous faites vibrer les mots avec vos petites cordes vocales. Votre écriture pour l'instant est « orale »

mais je vais être votre secrétaire et poser vos mots sur le papier.

Un frémissement de joie parcourt la petite assistance.

J'appelle chaque enfant à entrer dans le pays de sa mémoire, riche et coloré déjà malgré leur tout

jeune âge. Je les invite à faire le récit de leur plus grande joie, de leur plus grande peine, à explorer

ces sentiments universels qui nous relient au delà de nos cultures et de nos appartenances.

Le nom « récit » vient du latin « citare », pousser, faire sortir, pousser un cri. Je pense à Socrate, à

la maïeutique, à l'accouchement de soi avec l'autre. Lorsque Socrate dit « Connais toi toi même », il

dit co-nais, de « cum », avec, et « nascere », naître. Nais à toi avec l'autre. Et le récit est l'espace

privilégié de la co-naissance.

« Recitare », pousse à nouveau ton cri, sors de toi encore et encore, à l'aide des lettres qui

convergent les unes vers les autres pour nommer et structurer ta pensée. Le chemin sur lequel tu

avances afin de rejoindre l'autre est pavé de mots et compose le récit de ta vie.

Les enfants plongent dans leurs souvenirs. L'espace est concentré, l'heure est à la gravité. Les peines

remontent en premier, et appellent dans certains yeux les larmes.

J'ai confectionné avec des feuilles pliées en deux un petit livret. J'écoute, je prends note. Les récits

se suivent, tous voyagent dans l'émotion de celui qui prend la parole et dit.

En musique, un récit est un morceau chanté par une voix seule, ou joué par un instrument seul. Par

définition le narrateur est seul à dire mais il dit toujours à d'autres. Et ce jeu de narration permet

d'être soi face aux autres, de livrer son récit, de restituer un pan de sa vie, puis d'entrer dans l'écoute,

et plus que dans l'écoute, dans le partage de la narration suivante.

Seuls, tour à tour, les petits narrateurs racontent la mort d'un chat aimé, l'absence d'un grand père et

le manque toujours vif, l'arrachement à un espace connu, le déménagement, l'exil pour certains. Je

les invite à nommer les disparus, à nous permettre de les « connaître », à décrire le pays lointain où

est restée la grand mère, à nous faire savourer les cerises ou les papayes lovées dans les souvenirs.

Le silence est profond. Dans ce dévoilement, chacun apprend à partager la peine de l'autre et

l'enfant turbulent, agressif, qui énervait tout le monde, devient un « frère » qui leur ressemble.

Puis les joies apparaissent et les rires à présent ponctuent les récits, la naissance d'une petite soeur, le

premier ballon qui passe dans le panier de basket au fond du jardin, alors que Papa était encore avec

Maman, un voyage à la plage avec les cousins et la découverte des vagues, une robe rouge qui

illumine un anniversaire et dit l'amour d'une mère couturière...

Mon livret est couvert de signes qui se relaient de ligne en ligne, sillons réguliers dessinés sur un

champ qui était blanc encore il y a une heure.

Les enfants me regardent. Je reprends leurs récits qui s'entrelacent, je lis à voix haute leurs écrits. Je

raconte, je suis à présent le narrateur de chacune de leur histoire. Je sens l'acuité de l'écoute et

l'émotion mais aussi la mise à distance. Les enfants écoutent les récits de chacun et découvrent le

leur, transformé parce qu'il est dit par la voix d'un autre, transcendé parce qu'il est dans « le livre ».

Je demande aux enfants ce qui les a frappés.

« On est tous pareils ! On pleure et on rit !» « On est tous différents et pareils ! » « Notre vie, c'est

comme un conte ! »

Ils se sont levés, ils sont rassemblés autour de moi, autour du livret que je garde ouvert entre les

mains. Une petite fille blonde ose poser la question qui brûle toutes les lèvres.

« Je suis où ? » et elle désigne de son index les pages noircies des signes qu'elle ne sait pas encore

déchiffrer.

Tu es...l'histoire du petit chat...Je trouve la page et les lignes qui la représentent. Je pose le doigt sur

le passage qui la concerne.

Tu es là.

Elle regarde, ils penchent tous la tête et scrutent les sillons réguliers où le récit du petit chat s'est

posé. Les autres s'enhardissent.

Et moi, je suis où ?

Je cherche dans l'encre noire, je situe : Tu es là.

Ils photographient l'espace sur le papier qui les représentent, l'espace où leur récit habite.

Quand je saurai lire, je lirai là où je suis et là où sont les autres.

Et moi je lirai le récit des gens morts comme mon grand-père. Peut-être qu'il a écrit, lui aussi, au

moins des lettres si ce n'est pas un livre, je demanderai à ma mère.

La cloche a sonné. J'ai refermé avec précaution la malle aux trésors. Ils sauront désormais la

retrouver.

L'institutrice prend fièrement le livret et va le poser à côté des livres dans la petite bibliothèque de

la classe.

Appréhender l'écriture en commençant par son propre récit est la clef qui ouvre sur les trésors à

partager. Comprendre, prendre sa vie en soi et la présenter, la représenter aux autres dans le récit,

permet de la regarder, de se situer en elle, comme sur une carte où on peut pointer le doigt et dire :

je suis là. Dans le récit de ma vie, j'en suis là. Je suis l'auteur et le narrateur de mon récit de douleur

et de joie. Et dans l'attention que nous prêtent ceux qui écoutent la narration solitaire, se tisse à la

fois le lien et la curiosité d'aller vers le récit de l'autre. Et lorsque les récits s'entrelacent, naît le

temps de la restitution, une inoubliable symphonie.

Deux heures d'atelier d'écriture avec des enfants qui ne savent pas encore écrire, sans images, sans

supports, sans écrans, deux heures pour que l'apprentissage prenne la tournure d'une aventure où il

s'agit de se découvrir soi avec les autres, dans l'espace temps de l'humanité.

Lorsque le temps nous est donné, je laisse la place à une autre écriture, celle du corps dans l'espace.

C'est un récit du silence. Le corps est le narrateur. Chacun se concentre sur une situation, un état, et

sans un mot, sans mimer, il s'agit de traverser l'espace et que les autres découvrent la problématique

du « personnage » qui a traversé. « Il est triste, seul et vieux. Il aimerait avoir des amis. Il se sent

différent, peut-être il a été abandonné. » Le corps parle, le corps raconte une autre histoire que celle

des mots. Les yeux lisent alors le corps et traduisent le récit caché. Cet « exercice » ouvre sur un

autre regard. La rue, le café, le parc, la cour de récréation deviennent des espaces où les récits

bruissent, où l'autre est livre à ouvrir. L'image prend sens et éveille les images intérieures, les échos

de sa propre vie dans le récit gestuel offert par l'autre.

Trop souvent l'enfant a le sentiment d'être exclu du récit, de ne pas trouver sa place dans une

cartographie confuse. S'il saisit qu'il « est » récit, il découvre l’enivrante sensation d'exister là où il

est. Et il veut alors en savoir davantage. Le goût de l'apprentissage est « enclenché » et il voudra

alors s'approprier avec enthousiasme tous les outils que lui propose l'école, pour s'affirmer, comme

partie intrinsèque de l'histoire.

J'ai élaboré mon approche d'ateliers d'écriture et de pratique théâtrale pour des adolescents en

difficulté. Il m'est très vite apparu qu'ils se sentaient en dehors de tout récit, se contentant de rôles

provisoires, illusoires, de héros le temps d'un jeu vidéo. Le jeu terminé, ils « n'étaient plus là » et

pour se sentir exister ne leur restaient que les tristes exutoires des bagarres ou des conflits.

En sortant de ces ateliers, je prenais chaque fois davantage conscience qu'il fallait commencer plus

tôt et plutôt que d'éteindre les incendies, oeuvrer en prévention. Ces enfants auraient évité bien des

déboires s'il leur avait été donné de comprendre à temps le moteur de l'apprentissage. Et d'année en

année, j'allais vers les plus jeunes, du lycée au collège, du collège à l'école primaire, du CM2 au CP.

La maternelle, enfin, m'a ouvert l'immensité des possibles. L'accueil de l'enfant, dans les bras du

récit, la narration pour compagne, l'école s'ouvre alors comme un formidable voyage où chaque

enfant va s'approprier les matières dispensées pour créer sa propre embarcation, à nulle autre

pareille.

Si l'on revient sur la fascinante histoire des mots, la pédagogie ne signifie-t-elle pas conduire les

enfants ? Les conduire à travers les paysages du monde, le récit pour cocher de l'infatigable calèche,

la malle aux trésors bien calée, à portée des voyageurs.

Zarina Khan est écrivain, philosophe de formation, metteur en scène et réalisatrice. Elle anime la

Compagnie qui porte son nom et a élaboré la méthodologie des « Ateliers d'écriture et de pratique

théâtrale ZK ». Elle se consacre à la création théâtrale et à la formation à ces ateliers. Son livre

« La sagesse d'aimer », premier tome de son propre récit est sorti en avril 2016 aux Editions

Hohzoni. www.zarinakhan.org