Résumé : Dans le labyrinthe des contradictions sociales, il ne s’agit pas, une fois encore de dénoncer et chercher, comme le fit Dédale pour son fils Icare, à inventer des techniques et des machineries d’ailes pour espérer abandonner le désespoir mais d’affronter ce qui est, de regarder d’où nous venons pour comprendre qui nous sommes, le monde que nous avons créé, et tracer ensemble, sur le goudron, sur les mers de béton, un autre chemin humble et précis,peut-être même inventer un sentier d’escalade où nous serons obligés d’être encordés, donc enfin solidaires.
Les mots. L’histoire des mots. C’est elle qui scande l’histoire des hommes. Ce sont les mots et leur sens en mouvement qui rythment l’évolution du monde et nous rapprochent et nous éloignent, dans le fascinant tango des relations humaines.
Intégration. Ce mot effrayant, répété, martelé sur le bouclier identitaire, comme une note stridente face à la peur de l’Autre, de l’inconnu qui vient d’ailleurs, qui parle d’autres mots.
Intégration. Qu’est-ce que ce mot voulait dire avant, auparavant, à sa naissance en latin ? Réveillons cette mémoire première où à travers la création des mots l’humain naissait à lui-même. Visitons cette famille de mots.
Integrare : réparer, remettre en état, recommencer, renouveler, recréer.
Mais ce mot avait un frère aîné : integritas : intégrité. Mot magnifique, flamboyant, integritas place l’humain au centre : C’est l’état de celui qui n’est pas abîmé, pas altéré, c’est l’être qui est entier, intact, dans sa totalité, dans sa probité. Qu’est-il arrivé à ce frère aîné pour que naisse ensuite l’intégration, pour qu’il soit nécessaire de le réparer, de le remettre en état ? Quelle fracture, quelles blessures, quelles armes l’ont ainsi privé de son état d’être entier ? Etrangement c’est d’abord le voyage, la curiosité première d’aller vers l’inconnu, vers l’autre, de construire des embarcations légères pour prendre la mer, puis prendre l’air, puis prendre la terre et la broder de routes, de voies de chemin de fer, pour assouvir la quête structurante de l’Autre, pour aller à sa rencontre. La migration est le chemin qui a altéré l’intégrité du voyageur curieux de connaître.
Migration. Immigration, Immigré. Ce mot est né pour dessiner le mouvement de ces innombrables voyages qui ont strié ciels et mers et terres.
Immigrare : le sens premier résonne : pénétrer. Entrer dans la danse de la rencontre. Cette quête première, cette danse fondamentale et noble, aujourd’hui nous rassemble ici pour trouver des solutions au problème qui déchire la face du monde. Violence, racisme, attentats, le voyage s’est transformé en cauchemar, la rencontre en pugilat, les vérités se sont armées pour tuer, l’individu s’est brisé dans la peur de l’Autre et les armées de l’ombre qui sillonnent les routes créées pour la rencontre, n’ont pour chef que le désespoir.
La cité tremble et plus elle tremble, plus sa cohérence s’effrite, s’écaille, comme une peinture trop ancienne se défait en lambeaux, et pour lutter, parce que la peur grandit, on cloisonne, on sépare, on catégorise, on sectorise, on décentralise, on sécurise. Dans l’angoisse, dans l’illusion de maîtriser le flux et le reflux des pensées et des populations qui les transportent, nous avons en fait découpé le corps vivant de la cité. Nous avons mis la cité en pièces, en morceaux et ses membres épars souffrent de la blessure et à force de souffrir, se rebellent avant de mourir.
L’errance et la survie ont pris la place du voyage vers l’autre, de la curiosité de la rencontre, de tous les espoirs mis dans de nouvelles terres. Dans la nuit qui tombe, des citoyens perdus allument des feux et s’envoient d’une cité à l’autre des signaux incohérents qui ne disent que la peur et l’impuissance. Je ne sais plus qui je suis, dit le voyageur épuisé. Alors, pourquoi serais-je des vôtres ? Parce que l’étranger croit qu’il y a un NOUS, un corps social encore entier d’un côté et lui de l’autre. Or le moteur du NOUS aussi est brisé. Pour se rassurer devant l’inconnu, le NOUS s’est amalgamé par secteurs, par catégories, par religions. Il s’est fragmenté en de nombreux NOUS hétéroclites et méfiants qui créent alors des VOUS prisonniers des actions en bourse, de prières qui s’entrechoquent comme des épées, de chapelets qui explosent dans les mains déchiquetées. Avons-nous oublié la dégénérescence des enfants de ceux qui ne s’accouplent qu’entre eux ?
Nous n’avons plus le choix.
Le temps est venu de prendre le risque de l’Autre.
Le temps est venu de recoudre, de relier ce que nous avons séparé.
Le temps est venu de prendre le risque de l’Autre pour devenir soi, de se pencher sur l’âme que nous avons dépouillée en découpant ainsi le corps.
Il est temps de retisser les fils arrachés, de métisser avec fierté.
Un vrai mouvement d’intégration ne peut se contenter d’appliquer un endoctrinement idéologique positif. Celui-ci volera en éclat à la moindre rupture, trop fragile parce qu’il est véhiculé de l’extérieur.
Il est temps, dans la juste suite de Socrate, de réapprendre la maïeutique, l’accouchement de la pensée de chacun. Il est temps de reconnaître les blessures de l’Autre et les nôtres, que nous soyons tous hommes et femmes, les sages-femmes attentives de l’accouchement d’un corps social intègre, entier où l’Autre est reconnu non pas parce qu’il est de telle couleur ou de tel secteur mais reconnu parce qu’il est, vivant sur la terre.
Je ne connais qu’un espace pour ce travail d’accouchement. C’est celui de l’art et de la culture, de ces espaces sacrés qui rassemblent et fédèrent dans l’émotion les êtres les plus différents. Est-ce un hasard si le théâtre est né en même temps que la Cité et le désir démocratique ? Nous avons séparé aussi ces jumeaux-là et ils meurent de ne pas être à nouveau reliés.
En matière de résolution des conflits et de prévention, seule la culture au service de l’être accouché dans la cité permet à l’individu de mieux comprendre qui il est et à partir de là, d´être l’âme, anima, l’animateur du groupe citoyen. Et nous savons qu’il ne peut y avoir de politique d’intégration sans rapport étroit au territoire. Le premier échelon d’intervention est la commune, territoire de vie, territoire démocratique : Cité. L’enjeu, c’est la citoyenneté, c’est elle qui saura intégrer, réparer, recommencer. Et la fabrique de citoyens c’est le théâtre, c’est l’espace de création à traverser par tous afin que chaque individu, lorsqu’il pousse la porte de sa mairie pour voter soit enfin l’auteur, l’acteur, le metteur en scène de sa vie. C’est ce MOI debout, dans toute son identité, dans toute sa responsabilité qui se présentera à l’Autre pour faire naître une véritable rencontre.
L’arsenal de méthodologies d’intégration se heurte encore et toujours à la séparation des genres. Comme le théâtre rassemble en son cœur tous les arts, la politique d’intégration ne peut qu’être espace fédérateur des politiques. La clef en est la transversalité, encore si pâle, si absente, sans cesse coupée par les barrières des services et des lignes budgétaires. Nous nous sommes enfermés dans des dispositifs sectorisés en croyant qu’ils renforceraient l’efficacité. Or la transversalité est l’irrigation indispensable à l’identité de chaque territoire, de chaque secteur, le plus spécifique. La culture est de fait transversalité. C’est parce que je suis vraiment MOI que je peux aller vers l’Autre et que l’Autre me voit. C’est parce que mon identité est claire que je peux prendre conscience de la tienne.
L’immigré pénètre un pays. Les jeunes des cités de Saint Denis avec qui j’ai réalisé le film Ados Amor, avaient fait dire à un des personnages : “Il faut que nos enfants et les enfants de nos enfants sachent d’où ils viennent pour qu’ils puissent enrichir le pays où ils vivent des couleurs de leur pays d’origine.”
C’est un acte d’amour. Un amour qui n’aime pas ce qui est aimable, ce qui est compréhensible, familier, ressemblant, un amour qui aime ce qui est.
Si immigrare c’est pénétrer, allons au bout de l’image d’un corps entier intact, intègre face à un autre corps qu’il pénètre. Immigrer, c’est alors féconder l’Autre et être fécondé par lui.
Lorsque l’eau de la mer rencontre l’eau douce de la terre qui se fait fleuve et rivière, c’est là, dans cet espace de rencontre que se crée la vie, dense, riche, inépuisable. C’est là, que les eaux se rencontrent, s’intègrent mutuellement, renouvellent la vie. Nouvelle comme l’ère qui est à intégrer à partir de l’échec qui nous à rassemblés, l’ère nouvelle dont nous allons accoucher.
En 2006, nous avons initié un nouveau programme : l’Autre, la Mer et Moi, sur la base d’un triangle national et international, un pont Nord Sud Est. Les premiers points de ce triangle sont aujourd’hui la France, la Grèce et l’Allemagne pour l’Europe, le Mali, pour l’Afrique, la Russie et la Pologne à l’Est et un triangle national Bretagne, Ile de France, Rhône-Alpes (cf. l’Union des Associations). Dans ce programme il s’agit de relier la terre et la mer, les mers entre elles, Baltique, Atlantique, Méditerranée et la mer de sable, le désert. Il s’agit de relier les marins du désert à ceux des villes, à la mer des villes…. L’itinérance de notre création théâtrale 2007 Socrate, le retour est le liant sur ce chemin que nous traçons pour ouvrir un autre regard sur l’apprentissage de la démocratie. Redonner sens au grand voyage vers l’Autre, créer et écrire, et que des chemins de textes issus de tous les ateliers du monde soient plantés sur le bord des routes dans les gares et les ports comme autant de drapeaux humbles qui appellent les hommes à se redresser dans leur intégrité et à se rassembler, grande armée de lumière, pour défendre ensemble un seul pays : celui de l’Être.
Expériences, éclairages des fondements.
Alors que je me rendais dans Sarajevo en guerre à l’atelier d’écriture et de théâtre que j’avais décidé d’ouvrir, je me suis trouvée face à une bifurcation. Je pouvais aussi bien passer par la droite que par la gauche. La situation était très tendue militairement, personne dans la rue, les abris pleins. J’ai hésité et puis j’ai choisi de passer par la gauche peut-être parce que la rue était pavée. Tandis que j’avançais j’ai entendu soudain l’obus tomber dans la rue de droite et tout a tremblé, la terre, la pierre, moi. Dans le tremblement de la guerre je me suis demandée : « qui serait assez fou pour se rendre à un rendez-vous d’écriture ? Quels jeunes prendraient le risque, quels parents laisseraient leurs enfants sortir des caves ? » Je suis arrivée sur la place du rendez-vous. 14 adolescents se tenaient là debout, ils étaient restés dehors malgré le bombardement, groupés comme des arbres avant la clairière. Ils m’ont vu apparaître seule sur la place déserte et tout à coup ils ont crié : «Elle est vivante !» Et ils faisaient les fous et riaient. «Elle est vivante la dame metteur en scène de Paris qui vient pour faire du théâtre.» Elle, c’était moi. Ils ne connaissaient ni mon nom, ni moi, ils attendaient juste quelqu’un qui leur ouvre la porte de la liberté qu’aucun ennemi ne peut atteindre. Ils m’attendaient pour mettre des mots de paix sur la guerre et pour lâcher leurs mots comme des oiseaux et qu’ils fassent tout le tour de la terre. «Elle est vivante.» Sur leur visage, dans leurs sourires se côtoyaient l’inquiétude qui avait précédé et la joie, ils ont serré l’inconnue que j’étais dans leurs bras, ils m’ont aimée non pas parce que j’étais moi mais parce que j’étais vivante. Le rêve s’est accompli : écrit et monté en cinq jours de guerre, notre Dictionnaire de la vie a fait le tour du monde, accueilli en Allemagne en 1995 avec chaleur, joué dans 70 villes de France, dans des centaines d’écoles, dans les rues, sur les places publiques, dans le métro, pas seulement dans les secteurs protégés de la culture, dans la vie. Dangereuse cette troupe qui se fait dans l’instant et s’agrandit au fur et à mesure qu’elle marche à travers le monde pour porter une parole de paix. Il n’y avait pas de lignes budgétaires ni de cases pour ce type d’opération ou bien il les fallait toutes. Ministère de la Jeunesse, Éducation Nationale, Affaires Étrangères, Intégration, culture… Transversal, trop transversal, privé de vivres. Nous avons alors tout fait entre citoyens, monté les images pour faire des films, publié le livre en quatre langues, mis en scène le spectacle en 21 langues simultanées pour que l’oreille s’emplisse des sonorités de tous les mots qui se rencontrent. Et les citoyens ont acheté l’œuvre et leur argent permet toujours au Dictionnaire de la vie de vivre et de circuler. Des ateliers accompagnent le spectacle. Je vois encore le jeune allemand de Göttingen qui avait écrit avant de voir le Dictionnaire de la vie : «nous n’avons pas à avoir honte d’Hitler, l’homme est juste venu nous proposer des solutions, der Mann hat nur Lösungen vorgeschlagen.» Il s’appelait Dietrich et avait de grands yeux bleus et tristes, les miens étaient pleins de larmes. Il est venu au théâtre. Après la représentation je l’ai cherché, je suis allée vers lui : ses yeux souriaient, il attendait les jeunes de la troupe pour discuter, il les aimait déjà tous, les juifs, les musulmans, les catholiques et les protestants confondus, ils se fichait de leur pedigree, de leur religion. Il était heureux. «Il y a peut-être d’autres solutions, vielleicht gibt es andere Lösungen». «Peut-être, vielleicht» ai-je répondu et nous avons éclaté de rire. Et Dietrich s’est mis au travail et a écrit et monté avec d’autres allemands : «Wir sind alle Brücke Bauern, Nous sommes tous des constructeurs de ponts.»
L’œuvre de vie est plus forte que tout : en une heure et demie de spectacle, elle a emporté 17 ans de préjugés.
Aussitôt après cette rencontre j’étais à Paris à l’Unesco où se tenait une commission “culture de Paix” (drôle n’est-ce pas que le mot paix doive être ajouté à culture, dit-on par ailleurs culture de guerre ?). Avant la réunion, un homme m’a abordée : «Excusez moi, Zarina Khan, j’aimerais savoir, le "H" dans votre nom est après le "K" ou après le "A" ? En clair il demandait : «Vous êtes juive ou musulmane ?» J’ai répondu «ça dépend des jours, mon "H" danse.»
Arrière-petite-fille de corsaires napolitains qui protégeaient la mer et sont allés se mettre au service de Catherine II en Russie, petite-fille d’un officier de la marine du Tsar, fille d’un prince indien qui a avec d’autres créé le Pakistan, née dans la colonie Russe de Tunis, protectorat français, belle-fille d’un ambassadeur d’Allemagne, mariée à un juif polonais mort de la souffrance de toute sa famille déportée, je suis le produit ingérable de ce monde nouveau. De plus, artiste et scientifique, poète et spécialiste des Droits de l’Enfant, je n’ai pas de plan de carrière possible, je n’ai pas de plan de vie possible, je n’ai que la vie. Il n’y a pas de cases pour m’intégrer et aujourd’hui je sais qu’il y a des millions d’êtres, comme moi, tissés, métissés, nés libres en terre occupée, pour la réparer, pour la libérer. J’avais 9 ans quand Konrad Adenauer m’a donné très sérieusement, très longuement ma première leçon de géopolitique, comme s’il voulait m’en imprégner pour qu’un jour je transmette. J’avais 14 ans lorsque Willy Brandt m’a appris que l’échec n’est pas seulement le creuset du désespoir, qu’il peut aussi ouvrir la porte vers l’Autre pour qu’on puisse lui demander pardon et integrare, recommencer, créer. Pour faire de la politique, il me fallait choisir un pays, j’ai choisi la terre. Il me fallait un outil, un outil universel qui échappe à toute appartenance. L’Art s’est ouvert à moi pour m’emmener vers l’Autre, vers les autres, l’Art à traverser ensemble, l’Art à partager, afin que chacun puisse ciseler sa vie et en faire une œuvre, la plus riche et la plus belle de toutes, l’ Œuvre d’Humanité.
Comme le jour et la nuit rythment l'histoire du monde, la violence et son contraire, le respect de l'autre, tissent la trame de l'histoire de l'humanité. Nier la violence, chercher à l'anéantir est tout aussi illusoire que de chercher à vaincre la nuit. Même si, éclairée de toutes parts, comme dans certaines villes qui scintillent la nuit de lumière, on ne la voit plus avec les yeux, elle est là.
Ainsi la violence est à regarder en face, afin de mieux comprendre le fonctionnement qu'elle adopte, comment elle se déclenche et sur quelles racines profondes elle s'enroule afin de se développer. De même, le fonctionnement de l'être humain est à comprendre pas seulement par des spécialistes, psychologues, ethnologues, sociologues, mais par chacun d'entre nous.
C'est le premier pas d'une mise en oeuvre de transformation de nos sociétés.
«Qui est-il, celui que je frappe ?» appelle tout de suite la question suivante : «qu' est-ce qui, en moi, frappe l'autre ?» Mais souvent, seul le silence, le brouillard intérieur répondent et alors tout se passe comme si la question ne s'était jamais posée.
Ces espaces de questionnement fondamental, il m'a paru essentiel de les réinstaurer dans le rythme de la vie quotidienne, dans les pays en guerre comme dans ceux dits "en paix".
Pour sonder le mystère, il faut l'exprimer. Qui suis-je ? Qui es-tu ? Tu es un mystère pour moi, si je suis un mystère pour moi-même. En te découvrant, je vais me découvrir et si je découvre en toi, si différent de moi, des parties de moi-même, je découvre à la fois que je suis unique et que je te ressemble étrangement, et que nous partageons la même histoire troublante : celle des " humains ", et qu'il nous appartient, ensemble, de l'écrire.
Ecrire. Voilà déjà un terrain privilégié d'expression et de dévoilement. Et plutôt que d'en accorder le droit aux écrivains, aux philosophes, je le propose à tous. L'expression fait elle-même partie d'un mystère de l'être, qu'on a désigné par le mot "Art" mais sans lui laisser la place qui l'a fait émerger.
Où sont, dans nos sociétés, les espaces d'expression et de réflexion qui permettent de travailler sur ces découvertes de soi et de l'autre ?
Professeur de philosophie à Paris pendant quelques années, j' ai vite découvert les limites de cet’enseignement qui est devenu de plus en plus accessoire dans le cursus scolaire et qui n'est pas accordé à tous. Or l'école est, par nature, le lieu démocratique de l'apprentissage, puisqu'elle a pour mission de s'adresser à tous les enfants, toutes origines et catégories sociales confondues. C'est dans l'école donc que j'ai choisi d'ouvrir ces espaces, que j'ai intitulés : "Ateliers d'écriture et de pratique théâtrale". Et la personne qui vient créer dans l'espace d'enseignement cet espace de découverte, n'est pas un professeur, elle n'a pas de savoir à délivrer. Elle est un révélateur de l'énergie artistique de chacun, dans la mesure où l'Art est un des creusets où bouillonne le mystère de l'Etre. Et elle est un intervenant extérieur, elle vient d'ailleurs, elle pousse la porte de l'école, la porte de la classe et tout à coup, dans le cadre traditionnel de l'élève, en bougeant à peine quelques tables, se dessine l'espace scénique, magique, puisque possible partout où des garçons et des filles, des hommes et des femmes sont rassemblés, prêts à se rencontrer et pourtant souvent seulement passifs, posés l'un à côté de l'autre, sans lien essentiel.
La rencontre se provoque, s'orchestre et ce rôle appartient à l'intervenant extérieur. Intervention est un terme de médecine, c'est pourquoi il m'est cher. Une intervention chirurgicale suppose une maladie, et une nécessité d'intervenir pour guérir. La nécessité est grande, urgente et la maladie est celle de l'âme. Marc-Aurèle écrivait il y a des centaines d'années : «La philosophie est la médecine de l'âme». Et il est temps que la philosophie dans son sens étymologique, c'est à dire l'apprentissage de la sagesse, soit enfin la préoccupation de tous, si nous voulons mettre en oeuvre la pratique de la Paix.
L'enfant est le plus grand des questionneurs philosophiques : il est questionnement. Il vient à la vie et n'a de cesse de questionner la vie. Petit, il est souvent hanté déjà par la mort. Dans les ateliers que je crée dans les écoles maternelles, j'en ai une confirmation quotidienne : «Est-ce que je dois vraiment mourir ?» demande l'enfant. «Est-ce que mon père et ma mère doivent mourir avant moi ?» Et si la douleur de la question n'a pas trouvé d'espace pour s'exprimer, elle se retourne en violence. Contre l'autre, donc aussi contre soi.
En banlieue parisienne où les conflits sont nombreux et où je travaille régulièrement, un groupe d'adolescents a écrit une histoire qui ressemble à la leur. Dans cette histoire, un personnage de 17 ans tue un autre garçon pour un sordide problème de trahison. Nous avons exploré ce meurtre qu'ils ont eu envie d'écrire. Et l'un d'eux a fini par dire : «Le meurtrier, quand il tue l'autre, il fiche sa propre vie en l'air. Il croit qu'il tue l'autre mais en fait, il se tue aussi lui-même».
Un autre a ajouté «C'est parce qu'il n'a pas envie de vivre», et un autre «C'est parce que sa propre vie n'a pas de prix. Il ne connaît pas la valeur de la vie». Il y a eu un silence. Il découvraient ensemble qu'ils n'avaient jamais pensé à la valeur de leur propre vie et qu'en s'acharnant à détruire les autres, ils se détruisaient eux-mêmes. Pour en finir. Avec la douleur. Avec l'absence d'espoir. Avec le sentiment d'être exclus d'une société qui a oublié de leur laisser une place. Avec la pauvreté et l'injustice. Avec le besoin toujours inassouvi d'être aimé.
Et dans l'émotion de ce moment, ils ont pris conscience d'eux-mêmes et du même coup des autres.
Cette conscience nouvelle a émergé à l'horizon, au lendemain de la seconde guerre mondiale, de l'horreur qui s'était déroulée. Elle a posé les bases d'une véritable organisation mondiale pour la Paix. Elle est cependant sans arrêt mise en danger par des volontés de pouvoirs politiques. Il faut donc sans cesse accroître le pouvoir d'action des individus et consolider leur force dans l'union et le rassemblement. Cette force a besoin d'espaces pour apparaître, pour s'affirmer, pour partager la souffrance née des égarements de notre siècle et des cloisonnements que nos sociétés ont bâtis, entre les gens de différentes cultures, de différentes religions, de différentes catégories sociales. Quand tout à coup, ces êtres si différents perçoivent ensemble, qu'ils ont la même peur de mourir, le même besoin d'être aimé, la même angoisse de ne pas être à la hauteur, ils comprennent la nécessité de se rassembler et du partage de la souffrance naît la puissance de la surmonter et la joie.
En un temps très court, dans la découverte des peurs de l'autre, le mur du cloisonnement peut s'effondrer et apparaît alors le désir de défendre ensemble une même condition, avec ses droits et ses devoirs : celle d'être humain.
Dans la guerre, en plein conflit armé, ces espaces deviennent encore plus nécessaires, espaces de vitalité et de résistance contre la mort qui cerne la vie de chacun, contre la douleur qui mène à la folie.
Les ateliers que j'ai créés à Sarajevo m'ont permis de vérifier comment l'expression de la douleur devant l'inacceptable construit ce système de résistance. D'une part, le fardeau de chacun, déposé sur le papier puis dans une forme artistique autonome, créée par un groupe qui s'est retrouvé solidaire dans la fabrication d'une oeuvre et non plus isolé dans sa souffrance, permet à chacun de partager et de s'alléger des poids insupportables que crée la violence de la guerre. Mais aussi tout à coup, les victimes de la guerre découvrent une responsabilité nouvelle qui est d'avoir un rôle à jouer dans le processus mondial de la Paix. Qui, mieux que ceux qui sont dans la guerre, peuvent travailler à la prévenir, là où elle n'a pas éclaté ?
Cette mission que j'ai confiée aux jeunes et aux enfants avec qui j'ai travaillé à Sarajevo, a redonné un sens à leur vie complètement déstructurée. L'un d'entre eux m'écrit de là-bas :
"Pour moi, la blessure de cette guerre est incurable, ma vie ne sera plus jamais ce qu'elle devait être et pourtant de savoir que je peux aider d'autres enfants à découvrir le trésor qu'est leur vie, me donne envie de continuer à vivre".
Leur mission, tous les jours, ils l'accomplissent. A Blois, dans une petite ville de France où nous avions présenté le spectacle de Sarajevo Le dictionnaire de la vie joué par des jeunes français et des jeunes bosniaques, le public ne voulait pas quitter la salle après la représentation.
Nous avons donc, dans le silence et l'émotion partagée de ces mots venus de la guerre qui avaient résonné dans cet espace en paix, entamé un débat. Une jeune française de 15 ans s'est levée : elle pleurait. Elle s'est adressée aux bosniaques : «Je veux vous dire merci. Et en même temps, j'ai honte. Il a fallu tant de morts, tant de souffrance, il a fallu que vous veniez jusqu'à moi ici, pour que tout à coup, je comprenne la valeur de ma vie».
Et Émir, de Sarajevo, lui a répondu : «Alors, toutes nos souffrances n'ont pas été vaines. Nous n'avons pas souffert pour rien. Parce que sans doute, le plus inacceptable dans la souffrance, c'est qu'elle ne serve à rien».
A travers un texte de théâtre, à travers un spectacle qui va de ville en ville, se construisent des ponts. A travers des mots venus de la guerre, les consciences s'éveillent à la Paix. A une génération nouvelle avide de comprendre, de se comprendre, ces espaces d'expression et de réflexion proposent un terrain de rencontre, de résistance et de reconstruction. Et la souffrance de chacun devient la matière première d'une production artistique qui va renouer avec ce pourquoi l'Art est né : Se retrouver de siècle en siècle, vivants, par delà la mort, se reconnaître dans l'oeuvre de ceux qui nous ont précédés, se définir et se rassembler, par-delà nos différences, dans l'universel de notre condition.
Ces espaces doivent se situer au carrefour des différences, afin de consolider les ponts, les liens qui sont amorcés par ceux qui ont accédé à la prise de conscience du respect de soi et donc des autres.
La multiplication des associations qui tentent de répondre à la souffrance des minorités (associations des femmes immigrés, des enfants maltraités, des toxicomanes, etc.) est bien sûr nécessaire mais elle appelle aussi la nécessité de terrains de rencontres où, de la diversité des souffrances, nous ferons apparaître les ponts qui nous relient.
Cette approche transdisciplinaire, trans-associative est à la base d'un consensus vital qui reste à organiser, sous la forme d'un réseau international, qui ne demande qu'à s'affirmer. Et nous pouvons tous être, quelles que soient nos spécificités, des bâtisseurs de ponts, des relieurs des âmes. La philosophie a cela comme atout : ses terrains d'application sont partout, là où vivent les humains : il suffit d'abandonner le piédestal de l'intellect où nous l'avons reléguée et de lui redonner sa véritable fonction qui fait de nous tous des artistes et qui est : l' Art de vivre.
Dans les Vosges, l'agglomération d'Epinal-Golbey-Chantraine bénéficie depuis de nombreuses années, d'un dispositif de prévention impressionnant. Comités de pilotage, réunions de quartiers, groupes de réflexion se multiplient.
Au cœur du dispositif : l'individu "en difficulté", la personne "en difficulté". Public "en difficulté", Population "en difficulté", quel est le sens de cette expression sans cesse utilisée ? Du "en difficulté", on passe à des lieux où gravitent ces populations qui sont, eux, des "quartiers difficiles", des "écoles difficiles", des "cités difficiles".
Difficiles pour qui ? Pour les autres. Pour ceux qui ne sont pas "en difficulté", ceux qui ont un logement, un travail, de quoi se nourrir, de bonnes notes à l'école... ceux qui participent au bon cours de la société, sans faire de vagues. Il y a donc des individus en difficulté et un "ensemble d'autres" que ces quelques individus dérangent. Des individus en face d'un ensemble social, qui s'est organisé dans un ordre qu'ils perturbent... Pourquoi ? Parce qu'ils n'en font pas partie, qu'ils en sont exclus ? Parce qu'ils ne veulent pas en faire partie, qu'ils veulent s'exclure de cet ensemble organisé, s'en détacher, être remarqués pour bénéficier d'un traitement individuel qui les dissocie de la masse ?
Le premier paradoxe est là : l'action sociale se porte sur des individus repérés dans leur difficulté à "être avec les autres", à obéir aux normes sociales élémentaires, alors qu'il s'agit bien, à terme, de les réinsérer dans une collectivité.
N'y a-t-il pas là un hiatus entre "l'assistance individuelle à personne en difficulté" et le projet d'une collectivité qui devrait tendre à intégrer chacun des membres qui la compose ? Y a-t-il réellement un projet collectif ? Ou seulement le souhait d'absorber dans un ordre ouaté les différences des individus qui ne doivent surtout plus se faire remarquer ?
Lors de nos différents entretiens avec les responsables des services de prévention nous n'avons pu repérer un projet collectif défini. Cependant, le manque en est clairement apparu : le désir d'harmoniser les démarches des services, des secteurs, ne serait-ce que dans le cadre d'une même institution, revient dans tous les propos.
Le "faire" est présent à tous les échelons chez les acteurs locaux. Mais nous n'avons pu identifier un cadre commun, une politique globale qui fonde le sens des différentes actions entreprises et qui leur permettrait de résonner, de façon transversale, dans les différents secteurs de la vie de l'individu comme partie intégrante de la vie sociale.
Or "la politique" c'est-à-dire "la participation de chacun à la vie de la cité" est le seul cadre qui permette à un individu de se resituer dans un Tout et de se sentir responsable, à son niveau, de la bonne marche de l'ensemble.
Si la prévention ne s'opère pas dans le cadre d'une politique ou d'un projet collectif, elle tourne en rond. Il ne s'agit plus d'une démarche de prévention mais bien de normalisation de phénomènes asociaux dérangeants pour le plus grand nombre.
Or déranger est bien le meilleur moyen d'attirer l'attention des autres sur soi.
Perturber la vie sociale = être en difficulté = être, enfin.
Ainsi dénommé, l'individu attire le regard, l'écoute, la haine quelque fois, mais il met en route le processus de propositions et de négociations dans lequel il a le sentiment d'exister, même si c'est en négatif. La tentation d'exister est plus forte que l'abstraction policée de la solitude cernée d'indifférence.
Est-ce qu'on demande vraiment autre chose aux instances et associations qui œuvrent en prévention que de raboter tout ce qui dépasse, tout ce qui fait désordre et de préserver la tranquillité de l'ordre public ?
Depuis les années 70, on a multiplié ces instances et créé une nouvelle zone de travailleurs de l'ombre : ils ont pour mission "la production de la tranquillité publique". Je n'ai pas inventé cette formule. Je l'ai entendue à plusieurs reprises dans la bouche de "spécialistes en prévention".
Le terme économique de "production" en dit long sur la mise en place de cette zone tampon qui absorbe elle-même les individus qu'elle était censée réguler, quand ils sont en âge de travailler. Ainsi grand nombre d'agents locaux de médiation sont recrutés parmi les individus "en difficulté".
Tout se passe comme s'il y avait trois mondes : un monde normatif, un monde hors-normes, et un monde intermédiaire chargé de protéger le premier contre les perturbations du second. Le monde intermédiaire des travailleurs sociaux croît sans cesse, mal préparé à sa propre croissance, qu'il analyse dans un premier temps comme la conséquence de son propre échec au niveau local, source de culpabilité et de dévalorisation qui lui fait rejeter ensuite la faute en bloc sur les défaillances du système social.
En tout état de cause, la croissance de la zone tampon est due à une production de désordres sociaux en accélération. Une croissance qui ne satisfait personne. Ni les travailleurs (animateurs, éducateurs, etc.) qui composent ce secteur, ni la population qui n'a pas le désir d'en entendre parler (comme elle préfère ignorer les symptômes d'une épidémie qui se répand), ni les responsables financeurs qui doivent du même coup admettre les limites des "politiques" de prévention qu'ils avaient mises en place et, au travers de chiffres déplaisants en augmentation, avouer leurs lacunes en matière sécuritaire. Or la sécurité publique demeure le point de focalisation de tout responsable politique.
Même si les chiffres de la délinquance sont en augmentation, l’agglomération m’a paru plutôt calme et le nombre d’individus "dangereux" extrêmement restreint. Tout se passe comme s’il y avait un mouvement contradictoire : d’une part, la moindre étincelle de violence ou de délinquance bouleverse le tissu social comme si le feu allait se répandre partout et à grande vitesse, d’autre part, on ne communique pas autour des actions de prévention pour ne pas "faire peur", ce qui réduit la portée sociale de tous les efforts préventifs.
C'est cette paranoïa sécuritaire qui est à la base de l'ombre jetée volontairement sur les acteurs de prévention et leurs actions. La sous-information fait partie du jeu.
Si le Conseil général des Vosges dépense 40% de son budget pour l'action sociale, seuls 2% des Vosgiens savent que le Conseil général est compétent en matière d'action sociale. Cette sous information volontaire a pour effet la non-reconnaissance du travail effectué. "Les élus ont le sentiment que ça ne sert à rien". Pas de reconnaissance, pas de méthodologie en action sociale, mais un "catalogue" du public en difficulté, que les travailleurs sociaux se répartissent par "tranches" : les 0-6 ans, les SDF, les RMIstes, les 18-25 ans... J’ai entendu à plusieurs reprises le même souhait : pourquoi ne pas remplacer ce découpage artificiel par une action en prise sur la globalité de la vie d'un quartier ? Pourquoi ne pas repartir de l'approche du cadre de vie ?
La première réponse est qu'il faudrait pour cela quitter le strict point de vue de l'individu pris dans sa catégorie d'âge et de statut et repasser par le fondement d'un projet collectif, qui obligerait les différents services à fonctionner en relais les uns des autres, en synergie.
Ce n'est pas une utopie. Cela appelle une restructuration des services sociaux, d'abord du point de vue de la formation. Pour travailler avec des humains, les acteurs de terrain devraient être capables d'appréhender les fonctionnements élémentaires des humains, dans leurs mouvements.
Faites-vous passer pour une personne "en difficulté" et allez au premier entretien qui consiste à bâtir votre "Contrat d'insertion". Vous risquez d'en sortir gravement déstabilisé et en tout cas déprimé.
En dehors de la formation individuelle des travailleurs sociaux, il y aurait aussi à former au sein des associations des équipes capables, avant les votes sur les budgets :
Les responsables des décisions budgétaires doivent entrer en contact avec les protagonistes, si l'on veut éviter le caractère artificiel des bilans des associations fondés sur l'angoisse de ne pas voir la subvention renouvelée sur les programmations suivantes !
Le développement économique est la grande obsession de cette région. Or, d'une part le développement économique local est aujourd'hui tributaire du développement national et mondial ; d'autre part, on sait bien qu'il s'est bâti en période prospère, au détriment des rapports sociaux. La compétition a été le maître mot, même dans le cadre de l'école. Aujourd'hui, ce ressort est cassé.
Il s'agit d'entrer dans une phase nouvelle, qui consistera à mettre en place des systèmes de "tissage". La trame sociale est à inventer.
Il importe de faire émerger pour la population qui l'habite l'histoire de la région et des villes d'Epinal-Golbey-Chantraine, les passages qui les ont marquées, de réhabiliter le centre historique d'Epinal (l'âme d'une ville ne peut se fonder que sur l'échange !), de multiplier les liens entre le passé et le présent, d'expliquer les causes historiques des aberrations historiques d'urbanisme. Qui sait sur le plateau de la Justice, parmi les jeunes habitants, pour qui se sont construites ces habitations et quand ? Qui a habité dans ce quartier, et pourquoi ce ne sont plus les mêmes habitants aujourd'hui ? L'exploration du passé leur permettrait de mieux comprendre leur présent et quelques fois même les causes de ce qui leur paraît injuste, absurde aujourd'hui, et qui s'explique très bien dans un autre contexte historique. Ce n'est qu'au prix de la reconnaissance et de l’explication des erreurs et des choix d'opportunité qui se sont faits dans la construction d'une organisation sociale soumise à d'autres contraintes, qu'on pourra éveiller la notion d'une participation de chacun à une réhabilitation collective et explorer les bases d'une organisation à inventer.
Si le développement économique est au cœur des préoccupations, il est également au cœur des budgets de prévention. Le développement économique s'est substitué à la "politique".
Ainsi on accentue le paradoxe et le fossé entre les trois mondes. On dit que la prévention est devenue une priorité.
Face aux monstres multiformes de l’insécurité, il faut agiter des épouvantails sur échasses ; s’ils échouent, la répression sortira de dessous leurs oripeaux et écrasera le désordre comme elle sait le faire, avec l’artillerie lourde.
La prévention est la dernière chance, dit-on, avant la répression. Stress des deux mondes : celui des travailleurs sociaux menacés par l’échec qui entraînera sa perte avec celle des non insérés encore et des exclus.
La prévention est "un robinet à fric". Mais où va l’argent ? Dans l’investissement, dans le bâtiment… Pourquoi, dans le cadre d’un projet de prévention, est-il si aisé d’obtenir les budgets d’investissement… et si difficile d’accéder à un budget de fonctionnement qui pérenniserait la force d’une structure et des humains qui en sont les indispensables acteurs ?
Le taux de croissance du chômage ne fait pas baisser le taux de la bourse. Le taux de croissance de la consommation, lui, est vital. "Le robinet à fric" va donc arroser encore les mêmes marchés.
vie au commerce, vie à l’investissement, vie à une autre planète, inconnue de la plupart d’entre nous, qui profite du monde de la norme parce que celui-là consomme, même si c’est à crédit. De tout en haut, cette planète des fortunes de la mondialisation réclame sans vergogne la tranquillité publique parce qu’elle est indispensable à la consommation.
Vers cette puissance abstraite qui tire les fils invisibles des marionnettes ici-bas, s’élèvent, messages dérisoires, des signaux de fumée…
Ici et là de très jeunes gens scrutent le ciel et les guettent… pour se compter entre eux. Avec quoi allument-ils les feux qui dessinent dans le ciel ces messages ? Avec des voitures qui brûlent dans les quartiers.
La place des travailleurs sociaux comme des responsables de services de prévention demeure pour chacun source d’angoisse. Pour bien faire ce métier, il faudrait que chacun d’entre eux se positionne dans l’action de modification du monde, en éveillant les individus "en difficulté" à s’approprier les outils qui vont servir à cette modification. Personne n’est dupe : la place qui est confiée au travailleur social est celle d’agent de normalisation et non pas de modification. L’argent est bien versé pour que l’on ramène à la norme les exclus. Les travailleurs sociaux se trouvent pris au piège d’une contradiction qui leur paraît insurmontable : la plupart d’entre eux entrent dans ce métier avec le besoin d’être au service, de donner, d’être utiles à d’autres et par là même de donner à leur propre vie son sens. Or, il sont payés pour réguler les désordres. Le résultat visible que les financeurs attendent de leur travail est cette production de tranquillité publique. Or comment amener à cette tranquillité des individus qui ont choisi, sur la base d’un profond sentiment d’injustice, de s’en exclure, sans aborder l’injustice elle-même, sans l’explorer avec eux ?
Il ne s’agit pas d’encourager ces quelques jeunes hors système à brûler les voitures mais bien de leur donner d’autres moyens que la violence et la délinquance pour exprimer leurs sentiments. Pour cela on ne peut faire l’économie de la clarification des sentiments et de leur acceptation. La confusion amène à ces extrémités : la spirale des échecs de la prévention vient du fait qu’elle s’attache à vouloir effacer le symptôme sans s’attaquer aux causes profondes. La voiture qui brûle n’est que la partie émergée d’un processus souterrain parsemé d’une accumulation d’humiliations et d’injustices, bien souvent vécues non par les individus eux-mêmes mais par leurs parents ou grand-parents. La délinquance n’est bien souvent qu’une réponse de désespoir et de refus d’entrer dans un système qui n'a pas respecté les proches. La norme ne peut pas être l’acceptation pure et simple de "ce qui est" lorsque "ce qui est" n’est pas tolérable.
Il s’agit pour le travailleur social de sortir de la place d’agent de normalisation pour entrer dans celle d’agent d’éveil. Le dialogue entre le travailleur social et les individus qu'il accompagne doit naître sur un postulat de base qui réunira les deux mondes : la vie sociale est à modifier. Et la modification de celui qui est "en difficulté" passe nécessairement par le fait de lui redonner confiance dans sa capacité à modifier ce qui est.
Croire en celui qu’ils ont à insérer dans l‘ensemble social est la condition sine qua non de tout acteur de prévention. Et cela ne peut se faire que si l’acteur local lui-même sort de son scepticisme et retrouve confiance en lui-même, en sa mission et par conséquent en son public.
Tout se passe comme si l’on ne répondait sans cesse qu’à la demande de ceux qui savent demander en négatif. De nombreux jeunes l’ont très bien compris ! "Si on casse un peu, qu’on est dans une petite délinquance qui dérange assez pour qu’on nous remarque, une négociation s’ouvre et on nous fait des propositions : «si vous vous tenez "tranquilles", on vous aidera à réaliser votre projet.»
"Projet", mot bien incongru pour celui qui n’a qu’une somme d’obstacles comme vision d’avenir et de handicaps comme souvenirs du passé.
A la fin de la seconde guerre mondiale, la prévention était déjà à l’ordre du jour et la région des Vosges était "pionnière" dans la mise en place de son dispositif préventif. C’est sans doute la raison pour laquelle la qualité de réflexion des interlocuteurs responsables des différentes structures est tout à fait remarquable. A l’heure où certaines agglomérations entament une réflexion préventive sur la base de leur échec à faire face à certaines violences et à un taux de délinquance en accélération, celle d’Epinal-Golbey-Chantraine en est à une réflexion de restructuration profonde et à la manifestation d’un besoin d’évolution des principes préventifs. Elle fait face à une problématique que rencontrent les pionniers.
Un adolescent du Plateau de la Justice m’a dit : «la prévention qu’ils font, c’est pour ceux d’avant, pas pour nous.»
Le fondement de la nécessité préventive s’est élaboré dans un contexte économique qui a marqué le dispositif. Il s’agissait de réguler et d’intégrer dans un contexte d’expansion économique des "cas" d’individus ou des arrivées de populations immigrées, tout à fait repérés dans le cadre de leurs problématiques spécifiques. Depuis les années 70, les spécificités ont commencé à se dissoudre et le profil des personnes à suivre a varié créant une "confusion" qui appelait une modification de la culture préventive. Les "pionniers" n’ont pas su garder leur avance.
Aujourd’hui cette confusion des genres se manifeste à travers un désir repéré dans toutes les structures : trouver un mode de travail"commun", un moyen de "faire face ensemble" à une dérive sociale dont chacun sent bien que personne en particulier n’en maîtrise les causes. Le mot "ensemble" est sans doute celui qui est revenu le plus souvent dans les entretiens que nous avons menés, autant avec les responsables qu’avec les jeunes dans les différents quartiers. Pour les jeunes, ce désir s’exprime comme un espoir de lutter contre un sentiment profond de solitude et par là d’impuissance à participer et à modifier le cours de leur vie dans l’agglomération.
Ce sentiment d’impuissance est à la base de la délinquance et de toutes les "conduites à risques". "Puisqu’il n’y a pas d’autres moyens de s’en sortir que d’enfreindre la loi, organisons-nous dans un "ensemble" parallèle au système social et à cette confusion dans laquelle nous n’avons pas repéré notre place". L’infraction à la loi aussi se fait sur la base d’un ensemble, d’un petit nombre qui peut dessiner le cadre d’une "appartenance".
L’honnêteté n’est plus une valeur en soi. Elle ne procède plus à une identification positive puisque contrairement à l’infraction à la loi, elle n’opère plus aucun effet de médiatisation. La médiatisation positive n’existe pas, sauf dans le sport. Et dans l’agglomération, ce n’est pas un hasard si le sport et toutes ses manifestations occupent une place extrêmement importante dans le discours des jeunes. C’est le seul espace où l’individu peut tenter dans le cadre d’un "ensemble" de "gagner" et ainsi de se faire remarquer, pour enfin sortir de l’inexistence. Pour eux, le sport permet d’apprendre le sens de l’équipe et de la convivialité. Il n’en reste pas moins fondé sur un esprit de compétition. "S’en sortir" sera là être le meilleur, profiter de l’intégration à l’ensemble, pour être "remarqué" : exister, en tant que "champion", être remarquable, être respecté, être.
Pour certains, la délinquance participe au même processus, en négatif. Celui qui va réussir un coup atteindra à ce sentiment d’existence dans la bande à laquelle il aura prouvé sa "valeur". S’il est pris, cet effet ne sera pas enrayé, au contraire. La sanction, elle aussi, devient une marque d’existence. La prison, la "peine" sont aussi des instruments de médiatisation efficaces. La seule différence est que, dans le cadre de l’infraction à la loi, le moteur est le désespoir. Un jeune récidiviste m’expliquait : «Avant, j’étais enfermé dehors. En prison, je suis enfermé dedans. Où est la différence ?»
Ces individus ont renoncé à tenter d’entrer dans le système social dont ils se sentent exclus. L’échec de l’honnêteté des parents, des grands-parents qui n’ont pas réussi à"s’en sortir", qui se sont épuisés au travail sans avoir été pour autant "remarqués" positivement ou qui se sont retrouvés au chômage, malgré leur "valeur" de travailleur, participe à ce renoncement. La petite délinquance ne tient pas à la seule économie familiale et au désir de consommation. Consommer signifie ici "participer" à la bonne marche d’un ensemble dont on est cependant exclu. Trouver dans l’illégalité les moyens de s’intégrer au processus de consommation peut devenir le seul moyen d’appartenir à la société et de se positionner du même coup dans la résolution d’une frustration familiale.
Durant notre enquête, nous avons assisté à la naissance d’une association, "Ouverture", qui remet les parents et leur autorité au centre du débat sur la prévention. Refaire le lien entre les parents et les enfants est bien entendu une priorité. Mais toutes ces initiatives n’auront de sens que si, au-delà de la restauration de l’autorité parentale, un travail de fond se fait autour des valeurs familiales qui ne correspondent plus au besoin désespéré des enfants de trouver une voie nouvelle d’existence en tant qu’individu autonome. Si les enfants sont en rupture par rapport au modèle familial, ils ont pour cela de bonnes raisons. Les nier pour revenir à un modèle obsolète qui a fait la preuve de son échec ne fera qu’entériner leurs décisions d’autonomie, même si c’est une autonomie négative qui se structure "contre" et non pas "avec" et "pour".
La seule voie possible est d'ouvrir à ces enfants, adolescents et jeunes majeurs des espaces d'expression intégrés à la vie de l'agglomération et que leur parole soit écoutée, prise en compte. Dans ce mouvement de rapprochement entre les enfants et les parents, les travailleurs sociaux sont au centre en tant que messagers, capables d’une double écoute, des "petits" et des "grands" puis d’être des porte-parole fidèles.
Chez les responsables des structures le désir de "travailler ensemble" se fonde aussi sur le sentiment d’être en échec, d’être dépassé par une évolution sociale dont plus personne ne maîtrise le cours. Chaque structure s’étant réparti des objectifs et des tranches de population cloisonnées, l’idée de "refaire le lien" s’impose. Trouver des relais, une dynamique commune, rapprocher les objectifs, inventer une synergie ; les adultes disent à travers ces souhaits leur désarroi devant une jeunesse qu’ils ne comprennent plus.
L’extension de "l’adolescence" est un des symptômes de cette évolution. La crise d’adolescence ne se fait plus dans l’intervalle des âges qui constituaient un repère. Elle commence de plus en plus tôt et se termine de plus en plus tard. Les petits mineurs, les pré-adolescents s’inscrivent déjà dans les actes dits de l’adolescence, en s’identifiant aux plus grands, et les jeunes majeurs, ne s’inscrivant pas dans la dynamique de la vie active, la prolongent indéfiniment. La précarisation renforce la durée de l'adolescence.
L'adulte par définition est stable. La répartition des objectifs des structures par tranches d’âge est ainsi mise en échec par une génération qui cherche à se stabiliser dans cette phase de "passage" déterminant qu’est l’adolescence. "Stabilisation dans un passage", nous sommes là dans une contradiction fondamentale. Prolonger ce passage signifie aussi le rejet absolu d’une mise en catégorie qui uniformise, amalgame, assimile dans le cadre de normes qui sont encore celles des générations précédentes. Ces tentatives d’uniformisation sont marquées au fer rouge par les effets que l’on connaît : l’avancée des nationalismes, des réflexes identitaires, qui mènent aux catastrophes des intégrismes, de la corruption, des inégalités sociales érigées en système, en toute impunité. Cette génération a conscience de ces pièges et n’en veut pas comme modèles. Mais elle se sent incapable encore d’élaborer des propositions.
Ce n’est plus l’ère de la révolte caractéristique de l’adolescence, du rejet de l’autorité qui permet de se construire pour réactiver l’ordre, en l’éclairant par l’apport critique et positif d’une modernité en marche. Il n’y a même plus dans les sentiments que nous avons recueillis auprès des plus jeunes, l’espérance d’une révolte qui renverserait l’injustice et permettrait l’émergence d’un monde meilleur puisque le sentiment d’impuissance a éradiqué les solutions possibles dans le cadre de la norme.
"On ne changera pas le monde. Alors empoisonnons-le."
Quand la vitre de l’avenir est devenue opaque, le présent tourne en rond et implose.
Le rôle des adultes est de lever par endroits le voile de l’opacité, de dégager des éclaircies, des chemins, des possibles parmi lesquels l’enfant aura à faire un CHOIX. Or l’adulte est lui-même pris au piège de l’opacité. Ses modèles ne sonnent plus justes par rapport à une situation d’ensemble qui lui échappe. Comment être un guide, et baliser un terrain lorsqu’il est devenu inconnu ? Les modèles se sont figés alors que le terrain est pris dans un mouvement qui ne cesse de s’accélérer.
La rupture entre parents et enfants ressemble étrangement à celle qui s’opère entre les services de prévention et leur "public". Les modèles de culture familiale comme les modèles préventifs ne s’adaptent plus à un terrain en perpétuel glissement. Ceux qui ont fait la preuve de la réussite sont aujourd’hui facteurs d’échec.
Dans ce désarroi général, la première réponse est le réflexe de survie : le repli sur soi. Les communautés recherchent dans leurs traditions des principes salvateurs, le nationalisme permet le défoulement sur des boucs-émissaires, les parents tentent de se regrouper entre eux, les corporations de se reconstituer une force, les bandes s’enferment et s’approprient des territoires aussi dérisoires que les halls d’immeubles et des bouts de quartier juste pour dire qu'elles sont « contre ». Les structures de prévention elles aussi, participent à ce réflexe et ont tendance à travailler refermées sur leur territoires, leurs propositions, leurs projets. Réflexe à court terme dont tous connaissent les issues fatales et l’échec assuré.
Le second réflexe est l’individualisme à outrance : le "chacun sa peau" que les jeunes emploient volontiers.
«Puisque tout est pourri, que le bateau prend l’eau de toutes parts, je vais accélérer le naufrage de l’ensemble. Mais en piquant quelques planches, je vais peut-être pouvoir me construire un radeau et m’en sortir».
La croyance elle-même en cet individualisme forcené est déjà imprégnée de la solitude qui l’accompagne et qui dessine le cadre de son échec. De même le service de prévention qui pourrait tenter seul "le projet génial et salvateur" mesure l’impact à moyen terme de son échec, si les autres services ne sont pas associés au projet pour en prendre le relais.
Sans doute faut-il revenir vers le sens du mot "prévention".
Si elle est perpétuellement liée dans son financement à la régulation des désordres et à la normalisation, on peut expliquer aisément l'augmentation de la délinquance des plus jeunes si ce n'est des "petits". En effet, attachée aux individus déjà estampillés "en difficulté", elle est sortie de son cadre pour s'affirmer dans la "réparation", la "restauration" et au mieux la "reconstruction" de ceux qui ont dérogé à la norme. Prévenir n'est pas négocier.
Prévenir n'est pas répondre à la demande.
Prévenir n'est pas calmer...
Denis Colinet de la Protection Judiciaire de la Jeunesse au niveau national me déclarait : «le niveau zéro de la prévention, c’est dire, exprimer, mettre des mots sur les comportements ou les absences de comportements. Après seulement, on peut passer au faire ensemble et construire».
Dans son sens premier, prévenir est "devancer le désir de l'autre". Quelles sont les actions ici recensées qui projettent sur le monde de ces jeunes un kaléidoscope de désirs qu'ils n'ont même encore jamais imaginé ?
Lors d'un atelier d'écriture, je demandais à un groupe quel serait le mode d'expression que chacun aimerait explorer. Hésitations et rêves ont commencé à se profiler. Certains avaient le désir de s'inscrire dans un atelier "rap", d'autres dans l'étude de la danse, d'instruments de percussions, d'autres timidement formulaient qu'ils aimeraient apprendre à construire une "histoire", une histoire pour un film qui raconterait enfin leurs univers intérieurs... Puis, dans un silence, un adolescent a dit «est-ce qu'il y a un atelier pour ceux qui ne savent pas ce qu'ils veulent ? Un atelier pour chercher ce qu'on veut trouver ?» Quelques uns ont pouffé de rire mais la plupart sont restés graves.
Cet adolescent formulait courageusement son souhait de trouver un espace dans lequel il pourrait être guidé vers lui-même. Et ce souhait, les autres le partageaient. Ils étaient allés vers des "formes" artistiques et le mot "projet" est toujours associé à une forme, alors que le fond lui-même est toujours évité car il ouvre sur le gouffre des questions existentielles qui ne sont pas à l'ordre du jour. Il ouvre sur la recherche vertigineuse du sens qui angoisse tant les adultes qu'ils se préservent farouchement d'en aborder les divers chemins.
Or c'est bien dans l'exploration du sens que se situe la prévention. Comprendre le monde dans lequel on est, pouvoir intervenir sur ce monde et trouver sa place et les outils nécessaires dans le cadre de ces interventions, n'est-ce pas là ce que, dans chaque espace de vie, à l'école, dans la Cité, dans la famille, les adultes devraient être à même de proposer ?
Faire grandir des citoyens en herbe. Le projet démocratique de notre société n'était-il pas, à chaque étape de la vie de l'enfant, de lui offrir l'apprentissage des outils d'intervention qui permettraient à l'adulte qu'il allait devenir de faire le choix des modifications à apporter ?
Si ces outils, dont les premiers sont l'écriture, la lecture, la compréhension et l'analyse d'un texte, d'une situation, sont coupés de leurs objectifs, ils perdent tout intérêt pour celui qui apprend. Ils sont coupés de leur finalité de création. Ils n'ont plus de sens.
La culture m'a paru être la grande absente des interrogations et propositions des structures de prévention. Or l'élaboration d'une culture commune est le seul espace de rapprochement possible des humains.
Le mot "ensemble" est vide de sens s'il ne se fonde pas sur l'expression, dans des espaces communs, des interrogations fondamentales des humains. Les formes de ces interrogations sont multiples et passent nécessairement par la créativité de chacun, des adultes comme des jeunes.
Prévenir, c’est venir "en avance" vers l’autre, deviner à partir du potentiel que l’on discerne en lui, le désir qu’il n’a pas encore formulé, déplier l’éventail des possibles et l’accompagner sur le chemin choisi, juste le temps que ses pas soient plus assurés, et qu’il trouve son rythme de marcheur.
Si l'agglomération d'Epinal Golbey-Chantraine veut retrouver l'ambition qu'elle a eue d'être pionnière en action sociale, elle doit s’attaquer au tabou de notre société : l'élaboration d'une culture démocratique.
Il ne s’agit pas seulement de l’accès à la culture pour tous, ni d’inviter chacun à entrer dans les maisons achevées des œuvres artistiques, mais bien de permettre à ceux qui, par un parcours personnel difficile, en sont exclus, de traverser l’espace de création en y déposant leur parole unique et riche pour qu’elle prenne sa place dans la vie culturelle de notre société.
Nous connaissons les obstacles à la mise en place d'une impulsion culturelle. Ne serait-ce que les lignes budgétaires "culture" qui sont séparées de celles de l'action sociale. Pourquoi ne pas être une fois de plus "exemplaire" en proposant une transversalité Social-Santé-prévention qui aboutirait à des "créations" culturelles, valorisantes pour tous les "acteurs" de ces œuvres ?
Rien n'est plus restaurateur de l'estime de soi, de la confiance interactive pour les adultes et pour les jeunes que la "fabrication" d'une œuvre commune qui prend sa place dans le paysage culturel local puis dépasse celui-ci pour atteindre au national.
Le succès que j’ai pu constater dans le retour des jeunes à propos de l’atelier Théâtre de la Croisée, confirme la nécessité de multiplier les expériences artistiques. Il apparaît que les jeunes garçons et filles sont dans un état de tension permanente, qu’ils expliquent par l’incertitude, l’inquiétude des adultes qui les entourent…Déposer cette tension au sein d’un espace de libre expression ouvre sur un "répit". Ce répit est d’autant plus durable que les participants assistent par l’alchimie de la création, à la métamorphose de leurs tensions "lâchées" dans l’espace, en objets forts de cohérence et porteurs de beauté.
La transversalité, les groupes de pilotage l'ont mise en place. Il manque aujourd'hui à cette transversalité son aboutissement : la fabrication des objets médiateurs vers lesquels convergent l'effort et la créativité de tous les services et au-delà de chaque individu
Le modèle transversal est à consolider, à ancrer dans le réel. Je vois la nécessité de "cellules de création" ou "ateliers", comme des "chaudrons" où bouillonnent les potentialités de chacun, où viennent se poser les incompréhensions de chaque "acteur" pour arriver à une unité dans une forme artistique elle aussi transversale fondée sur les "correspondances artistiques".
L'ouverture de ces espaces culturels qui ont pour objectif la fabrication d'œuvres collectives représentatives des talents de cette agglomération répondent aux désirs qui se sont manifestés au cours de notre enquête.
Les acteurs locaux de prévention ressentent les mêmes manques que les jeunes des différents quartiers pour lesquels ils travaillent. Il y a là une problématique commune qui, si elle se manifeste ici dans le négatif, permet d'envisager une résolution commune aux deux mondes interdépendants l'un de l'autre. La chaîne de fabrication d'œuvres collectives impliquerait tous les acteurs leur permettant de se rejoindre dans les effets positifs.
Car l’objet culturel médiateur a pour effets :
Concrètement, deux problèmes se posent : les budgets pour la création de ces "pôles artistiques" par quartier et comment relier les projets déjà proposés par les différentes structures à cette dynamique de création.
Pour le premier point, nous savons que nous entamons un chemin qui ne sera pas simple. Cependant dans l'agglomération, la qualité des responsables en place nous laisse supposer qu'ils seront prêts à faire, une fois de plus, ce pari innovant.
Le fait que la "santé" de l'individu passe par l'expression et la création n'est plus à prouver pour certains responsables de l'agglomération. Leur appui sera majeur. Convaincre les instances de "culture pure" comme les services de la D.R.A.C. prendra sans doute plus de temps mais convaincre est un chemin obligé pour les innovateurs en matière de politique sociale. Cela demandera aussi d’exporter les concepts de cette expérimentation culturelle sur le plan national, autant vers le Ministère de la Culture que dans les réunions des D.D.A.S.S. et autres rassemblements et groupes de réflexion, afin qu’elle s’affirme et s’enrichisse.
Je ne prendrai qu'un exemple d'expérimentation de ce type. Lorsque j'ai mis en route le processus de création d'un film de cinéma dans une ville de Seine Saint-Denis, avec des adolescents dits "en difficulté", les instances culturelles se sont tues dans un premier temps. Les premiers financements sont venus de la Mission Santé, puis de la cellule du conseil général "prévention des Toxicomanies", puis du Fonds d'Action sociale et de l'Éducation Nationale. Le Ministère de la Culture est intervenu en dernier à travers une avance sur recettes après réalisation du Centre National de la Cinématographie, lorsque le film existait. Il a fallu faire la preuve de l'existence de "l'objet culturel" pour entraîner le budget culture dans ce processus. Le risque était grand mais nous l'avons pris, persuadés que si la culture institutionnelle était prise en tenailles par tous les autres secteurs, elle allait devoir céder. C'est ce qui s'est passé. Ce projet a bouleversé en aval toutes les instances et le Maire de la ville en question a déclaré à la fin de cette création qu'il avait pris conscience des dysfonctionnements de ses services, grâce à ce projet. La fin de cette création a été le début d'une restructuration de fond des services municipaux comme de la politique de la ville et des services des autres secteurs de la région.
Le fruit de cette expérience me permet de croire que nous pouvons impulser cette dynamique en amont. En sachant que la réussite de cette opération a tenu aussi à la prise de risques de chaque responsable dans son secteur. Lorsque le Préfet, l'Inspecteur d'Académie et le Directeur Départemental de la Sécurité Publique, se rejoignent sur le fait que la création et la fiction qu'elle engendre sont des facteurs essentiels de modification sociale, ils permettent de bouleverser les "a priori" et "préjugés" de chaque secteur qui sont les principaux obstacles à toute impulsion innovatrice.
L'évocation du festival Rue et Cie s'est faite quelquefois dans les entretiens avec les jeunes, accompagnée de critiques positives : "c'est bien", "c'est la fête", "ça fait plaisir". Le mot plaisir est essentiel mais en évoquant ce plaisir, les jeunes évoquaient à la fois la ponctualité de l'événement. Le travail culturel se fait à long terme. Les diffusions, représentations, festivals sont les parties émergées d'un processus permanent, qui viennent irriguer l'ensemble social. Les "chaudrons" bouillonnent tout le temps et dès qu'en sort ce qui va faire le plaisir, les nourritures spirituelles partagées à travers l'œuvre aboutie, d'autres ingrédients sont déjà en train de voguer à la rencontre les uns des autres, sur un petit feu qui ne s'éteint pas. Organiser ces chaudrons, maintenir la petite flamme allumée en permanence, n’est pas ce qui revient le plus cher. Les budgets existants devraient le permettre. La réhabilitation ou l’aménagement de certains locaux devrait être possible étant donné que les budgets d’investissement et d’équipement sont les plus accessibles… Ce qui demandera beaucoup d’attention sera la formation des référents de chaque cellule de création, puis la qualité de réalisation des œuvres pour laquelle il faudra faire appel à des professionnels, partie sans doute la plus lourde financièrement.
Nous avons été étonnés de voir à quel point les entreprises sont absentes de l’action sociale sur l’agglomération. Dans nos propositions, le rapprochement avec les entreprises s’impose. Elles doivent trouver leur intérêt à participer à ce processus de création dans son application transversale. L’entreprise a de fait une fonction sociale évidente, peu mise en valeur et souvent les « messagers » manquent entre elle et la population qui est entre autres sa clientèle. La mise en évidence du prestige que gagneraient les entreprises à faire partie d’un plan culturel innovant est à aborder en urgence.
Enfin ce processus de bouleversement nécessaire puisqu’il est appelé et désiré par tous autant dans les structures que chez les habitants repose sur :
Dans l’atelier d’écriture du Plateau de la Justice, le jeune Karim a écrit :
«Je pense que les gens se donnent de moins en moins de but dans leur vie. Et quand il y a des jeunes qui se disent qu’il n’y a rien à faire, de jour en jour, ce n’est pas vrai. S’ils étaient objectifs, ils se réveilleraient».
Il appartient aujourd’hui à tous les responsables et acteurs de la prévention dans l’agglomération de mesurer leur subjectivité à celle des autres, afin de la dépasser pour dessiner le cadre d’une politique commune, permettre à Karim de ne plus écrire au conditionnel mais au présent et au futur, et commencer dès aujourd’hui à composer la musique de ce réveil…
Cohérence, cohésion, complémentarité, harmonisation, ce sont les mots-clefs du CEL (Contrat Educatif Local), clefs qui ont à réouvrir les portes des territoires qui se sont refermés sur eux-mêmes dans l’espace "local" d’une même Cité.
Le CEL, par son existence même, interroge ces cloisonnements qui ont séparé les acteurs des différents secteurs et lance un formidable appel à refaire le lien entre tous avec, pour objectif, la réussite de chacun.
En cela le CEL revisite le sens et les fondements de la Cité.
Au centre, la réussite de l’enfant, celui qui vient au monde pour le comprendre, le "prendre en lui", à travers ce que les adultes des différents champs d’intervention de la Cité, ses parents, sa famille, ont à lui apprendre, lui transmettre, pour qu’il entre en cohérence avec le monde qui l’entoure et qu’il y trouve sa place.
Mais qu’est-ce qui permet "d’être avec" sans se fondre dans la masse indistincte de la foule ? La parole. Non pas celle qui bruisse et se perd, mais la parole qui se pose dans un espace pour y prendre sa place, résonner, être écoutée.
Des espaces existent déjà pour dire, pour se dire, des ateliers de pratiques artistiques, d’expression où fleurissent des groupes de musique et de danse, on visite les musées, les théâtres, on apprend à "lire l’image", on a accès aux nouvelles technologies... Mais alors, qu’est-ce qui manque ? Les passeurs, les tisserands qui relient tous les fils entre eux. Où sont-ils ? Est-ce un "nouvel emploi" à créer ? Le CEL répond clairement : non. Il s’agit au contraire de faire émerger en chacun de nous, dans chaque secteur, dans chaque fonction, les passeurs que nous sommes et de baisser la garde de nos territoires respectifs. Démultiplier les espaces de création où tous les "je" prendront forme, où tous les savoirs appris à l’école serviront un sujet conscient du rôle qu’il a à jouer dans la construction sociale.
Qu’est-ce qui fait lien entre un cours de mathématiques, un match de football, l’anniversaire de son frère, une tragédie antique, la préparation du repas de famille ? L’être. L’être qui vit, passe d’un monde à l’autre, prend, apprend, comprend, traverse, dans la transversalité même qui est celle de sa condition d’humain. Dans l’approfondissement de leurs spécificités, dans leurs spécialisations, les différents secteurs se sont cloisonnés pour mieux faire "seuls". Et entre les secteurs sont apparus des couloirs d’errance, des sas où le JE s’égare, où la parole s’enferme, où la violence se nourrit du silence, du murmure indistinct qui fait bruit et non pas sens.
Pour que le jour se fasse à travers cet amoncellement de données, d’informations, de savoirs, d’expériences, de mondes qui se côtoient où chacun s’adapte et devient autre par les nombreux tours du passe-passe social, il y a absolument à faire des haltes pour prendre de la distance ensemble, regarder, écouter, relier. Il y a à CRÉÉR POUR ÊTRE DEVANT TOUS et pas seulement pour le mieux-être que l’expression procure.
Il n’y a pour ces haltes-créations qu’un espace où la parole de chacun peut être prise en compte, et donnée à entendre, où la conscience d’être peut prendre une forme et être donnée à voir. C’est la culture.
Le CEL est au service du sujet et de son développement. En cela la dimension culturelle est bien le fil qui lui permettra de "réussir", "re-uscire", émerger de sa famille, son territoire, sa communauté, non pour les nier mais pour les mettre en lien, en perspective, sortir du labyrinthe de sa condition complexe pour être citoyen dans sa cité. Le CEL pose les fondations d’une culture commune à tous :
Le porte-clefs qui relie toutes les clefs de la Cité, l’anneau, le cercle qui rallie l’école , le "péri" et l’"extra".
L’espace qui permet de regarder en arrière pour savoir d’où l’on vient, d’avancer sans se sentir seul à marcher, d’être capable de se projeter dans le mystère du lendemain.
Le fil qui traverse les temps et nous relie par-delà la mort des êtres et des civilisations à l’histoire d’un monde où tout est en perpétuel mouvement.
L’écrin qui amplifie la parole de l’être, le miroir qui nous ouvre à reconnaître nos angoisses et nos rêves, qui nous offre le sentiment d’être compris, "pris avec" notre histoire dans l’ Histoire de la Cité.
C’est la culture que nous avons ensemble à construire.
Réussir l’école. Deux mots qui aujourd’hui dans la fièvre des gros titres "spécial violence à l’école", "plan contre la violence à l’école", sonnent comme étrangement décalés, voire même obsolètes. Tout se passe comme si l’attention de tous était happée par la volonté de rétablir l’ordre et la discipline. Le paradoxe de la situation actuelle apparaît, immense. Réussir l’école devraient être les deux mots phares qui éclairent le tumulte des violences, et des parades à la violence. Or c’est tout le contraire : on est dans le "faire taire la violence", la mater, la résorber, parce qu’elle inquiète, elle insécurise, elle fait peur à tous. Et si la violence jaillissait justement parce qu’on avait fait taire le sens de "réussir l’école", qu’on l’avait enterré à grands coups de quotas, d’orientation en fonction des lois du marché et de l’économie mondialisée ? L’ambition de "réussir l’école" se serait désintégrée dans "tenir l’école", comme on tient une forteresse en augmentant le nombre des soldats et la hauteur des remparts. |
Un jour, et il n’y a pas si longtemps, l’école est devenue obligatoire pour tous : c’était une des plus grandes réussites sociales, le droit à l’égalité des chances. L’école devait permettre à chacun, quelle que soit la réalité de son histoire, de son parcours personnel, de son milieu, d’apprendre tout ce qui permet de mieux comprendre le monde, d’en devenir citoyen, c’est-à-dire de participer à la vie de la cité.
Or, préparer les élèves à comprendre l’importance de leur rôle et leur donner les moyens d’être à leur majorité des citoyens performants, repose sur le fondement de la démocratie.
Si on mène l’enquête auprès des enfants et des adolescents, le plus grand nombre d’entre eux est sceptique ou désabusé en matière de démocratie. Ils regardent la "politique" c’est à dire "la vie de la cité" à travers le filtre des injustices, de la corruption, de la contradiction entre les textes de la loi et leur application dans le réel. Si le pouvoir du peuple n’a plus de sens, la citoyenneté perd le sien. A quoi sert de devenir citoyen quand on est enfermé dans un profond sentiment d’impuissance et qu’on accumule les preuves qu’à travers le monde, les Droits de l’Homme ne veulent rien dire ?
La première étape est donc, pour les adultes, de reconnaître les failles de la démocratie, et d’affirmer leur volonté de la restaurer pleinement. L’apprentissage de la citoyenneté à l’école s’inscrit dans le programme global de cette restauration.
Entrer dans cette réflexion active d’une démocratie à reconquérir, et en tout cas à fortifier, expliquer aux enfants et aux adolescents le besoin qu’a la société de leur participation à la défense de ses valeurs, leur donner les outils nécessaires pour prendre cette place, sont à mon sens les étapes indispensables pour que les élèves prennent conscience de leur rôle de futurs citoyens, et découvrent du même coup "le sens de l’école" pour la réussir.
Mais réussir, qu’est-ce que cela veut dire ? J’aime revenir à la matière des mots, au sens premier du mot, qui, à travers les siècles, s’habille, se modifie, se travestit en fonction de l’histoire du monde.
Ré-ussir (uscire) veut dire simplement sortir, sortir à nouveau, sortir nouveau. Comme si le petit être sorti du ventre de sa mère était venu au monde pour ré-ussir, pour sortir vers une nouvelle naissance, cette fois une naissance pas seulement au monde mais à l’humain. L’école serait donc cette deuxième matrice dans laquelle l’enfant serait invité pour une gestation de nombreuses années, qui lui permettrait de naître à son espèce, à la société des humains, de naître à soi et aux autres "avec eux", de co-naître pour sortir de son histoire, de sa culture, de son appartenance et regarder le monde dans son ensemble et le comprendre.
Réussir l’école c’est entrer dans la "connaissance". C’est un mot souvent évité. L’école préfère parler de savoir et de transmission des savoirs. Bien souvent, les enseignants qui se sentent attaqués par l’implacable remise en question de l’école due à la violence qui l’agite, se défendent : "l’école ne peut pas être l’école de la vie, elle n’est pas un entonnoir où s’engouffrent sans résolutions les maux de la famille et de la société…" Sans doute. Mais il n’y a pas aujourd’hui d’autre espace démocratique pour faire grandir les êtres dans l’idée que l’injustice et l’inégalité ne sont pas des fatalités. Et "savoir" ne vient-il pas du mot "savourer" ? Même si on n’en reste qu’à la transmission des savoirs, il y a donc à transmettre le goût, la saveur de tout ce qui fait la vie. Réussir l’école reviendrait à prendre les mots comme ils sont nés, faire résonner leur sens, pour que chacun se les approprie et les prenne comme repères pour éclairer le sens de sa propre vie.
L’être humain est sans doute le seul, après sa première naissance, à continuer à s’enfanter lui-même, à se fabriquer à partir de la rencontre entre ce qu’il est et ce que sont les autres et à accoucher de lui-même, jusqu’au seuil ultime de sa vie. Il est créateur. Mais bien souvent il ne le sait pas. L’école doit le lui apprendre. Depuis des années, elle s’ouvre d’ailleurs grâce à des enseignants passionnés, à des espaces de création, encore trop rares, ateliers d’écriture, de théâtre où chaque enfant découvre son univers de créateur et celui de ses camarades.
C’est l’exploration de cette grotte de création permanente, c’est cet univers imaginaire qui est SON univers qui va être le LIANT entre tous les espaces temps qu’il va traverser et qui va lui permettre de ne pas se perdre dans la série des épreuves-étapes qui jalonnent les chemins tortueux de chacun.
L’émergence de sa création va permettre à l’humain de reconnaître les autres au-delà de leurs masques, de leurs personnages, de leurs carapaces protectrices. L’art est le seul espace de rapprochement des aventuriers de l’humanité, l’art est le berceau de l’enfantement de soi. Il est né pour que tous puissent s’asseoir et partager la nourriture des âmes.
Ce sont ces haltes-là, ces aires de partage ouvertes à tous que je cherche à multiplier, à poser sur la route, aux différents virages-étapes de la constitution de l’être, et que j’ai structurées, au fil des années, dans ma pratique d’ateliers d’écriture et de pratique théâtrale.
Pour sonder le mystère, il faut l’exprimer. Entre les ordres familiaux et sociaux, il reste ce terrain en friche : l’univers imaginaire de chacun, l’univers riche, coloré, libre et secret que nulle pression extérieure n’entravera jamais. Prendre le temps d’explorer cet univers intérieur, et en faire remonter à la surface des formes pour les donner à voir, à vivre à d’autres qui prendront le même risque, entrer dans cet échange du secret de l’humain, protégé par la structure rigoureuse de l’art, est une clef indispensable pour ouvrir les portes de sa vie.
L’atelier met en place l’exploration et le partage de cet univers.
Longtemps je n’ai travaillé qu’avec des adolescents pour "réparer", restaurer une estime de soi abîmée par les années. A la demande des enseignants qui voulaient travailler davantage en prévention, j’ai redescendu les niveaux pour commencer enfin, à l’arrivée à l’école, à la maternelle.
En France, l’école maternelle dure 3 ans. Un cycle court d’ateliers pendant ces années peut être déterminant pour l’apprentissage scolaire de l’enfant. Les séances d’atelier à l’école se font toujours pendant les heures scolaires et en présence de l’enseignant. L’intervenant extérieur vient parce qu’il a été "invité" par l’enseignant dans la classe.
L’intervenante extérieure que je suis garde des souvenirs émus de ces ateliers avec des enfants très petits. Entre trois et six ans, leur univers imaginaire affleure sans cesse, leur spontanéité est encore très grande. Plutôt que de continuer sur la théorie de ce que sont ces espaces en milieu scolaire, j’ai envie de vous faire partager une de ces séances de plongée dans l’univers des enfants.
Le théâtre est né certainement bien avant la Grèce Antique, au moment où "l'homo" se projetait dans la représentation du monde. Mais de ces premières tentatives, il ne nous reste que des fresques, la peinture et la sculpture, le théâtre de tous les temps ayant déjà sa spécificité d'aujoud'hui qui est de travailler avec l'humain vivant et donc d'être éphémère. Restons-en alors sur la seule naissance dont nous avons la mémoire.
Il y a 2500 ans, le théâtre naissait en Grèce Antique avec la Démocratie. Le personnage dramatique est né en même temps que le citoyen. Que sont devenus ces jumeaux-là ?
Tout se passe comme si, à travers les siècles, on avait tout fait pour les séparer, pour qu'ils perdent leur force commune. Et pourtant, dans une persévérance toujours recommencée, chaque siècle a vu naître les résistants qui voulaient redonner vie à cette gémellité.
Avignon où nous nous retrouvons aujourd'hui a été un lieu fort de cette résistance.
Quel est donc le moteur de cet acharnement résistant ? La survie. Mais laquelle ? Celle du théâtre ? Certainement pas. Que les théâtres soient vides n'empêche en rien la course du monde ni la reproduction de l'espèce ni encore les taux de croissance de la consommation.
Mais alors ? Pourquoi ne le laissons-nous pas mourir dans ces grands bâtiments où résonnent les voix de quelques uns pour quelques uns ? Là encore les jumeaux apportent leur réponse entêtée. Par définition l'être humain désire "être", même si par mille et un subterfuges habiles, on tente de l'en dissuader et d'endormir son désir. Etre, c'est se connaître : "naître avec". Un citoyen, c'est celui qui "naît avec", dans une cité où les autres feront qu'il apprendra à devenir lui-même parce qu'il n'est pas seul au monde. C'est la spécificité de notre condition humaine.
Mais les outils de l'apprentissage de l'être sont rares. Il se trouve que le théâtre, parce qu'il réunit en lui-même tous les arts, en est un. Et c'est pour cela qu'il ne meurt pas, qu'il ne peut pas mourir, tant que le désir des humains d'être, sera. Tout est fait pour contrôler, quadriller, mettre en catégorie ce désir. La notion d' "élus", de supériorité a empoisonné notre évolution. Chaque culture, chaque religion, chaque civilisation, a tenté de tirer à elle la couverture de la vérité qui permettrait enfin de mettre à distance tous ceux qui sont "de trop", créant les cloisonnements qui ont épuisé d'horreurs notre millénaire finissant. Et chaque vérité a mis en scène son rituel d'exclusion des autres. Or, le rituel est bien indispensable à la construction de l'être. C'est lui qui permet au nouveau venu de se situer dans la communauté des humains. Le rituel accompagne sa naissance, les temps forts de sa vie puis sa mort et cela dans toutes les cultures du monde.
Un seul rituel échappe au cloisonnement des vérités supérieures. Un seul rassemble des cloisonnés de tous bords, dans un même espace, dans un même temps, pour qu'ils puissent partager non plus une vérité mais son contraire : le mystère.
Le questionnement qui nous habite inlassablement et nous donne la force de toujours plus naître à soi-même et aux autres. Ce rituel inter-culturel qui n'a pas peur de remonter dans le temps, de faire résonner les mots anciens, de se projeter dans le futur, de sillonner l'espace dans tous les sens des mots qu'il frotte les uns aux autres pour faire jaillir encore et encore l'étincelle qui éveille en nous la force d'être, c'est "l'astre de dieu" qu'aucune institution religieuse ni politique ne récupérera jamais : c'est le "théâtre". Et si certaines grandes bâtisses théâtrales se meurent, ce n'est pas parce que le théâtre meurt, c'est qu'il ne supporte pas d'être enfermé et qu'il n'est plus là, mais ailleurs...
Nous savons tous ici que l'Art est un espace de libération pour ceux qui le traversent. Nous nous sommes construits à travers cette liberté grandissante que nous avons appris à mettre en pratique dans notre quotidien et nous voudrions que "les autres" viennent applaudir à cette libération à laquelle nous avons donné forme et que nous éclairons pour qu'elle se voie mieux dans la nuit...
"L'accès à la culture pour tous", s'il avait des allures d'élan généreux, sonne aujourd'hui, dans le désordre du monde, comme une triste compensation pour les frustrés d'avance. Il ne s'agit plus de l'accès à la culture pour tous ni d'invitations pour tous à entrer dans les maisons achevées des oeuvres artistiques mais enfin de permettre à chacun de traverser l'espace de création et d'y déposer sa parole unique et riche pour qu'elle prenne sa place dans la vie de notre Cité.
Si chacun d'entre nous a eu le privilège, pour des raisons diverses, d'entrer dans la pratique libératoire, jubilatoire du Théâtre, qu'il transmette les trésors qui lui ont été révélés, là où il se trouve. Il n'est alors plus question d'utopie mais de travail, de ponts à construire, réels, ancrés dans le quotidien de chacun, pour que circulent, habillées de mots et de notes, de gestes et de lumières, les émotions humaines.
Je n'entrerai pas dans les vieux débats poussiéreux où s'empêtrent les experts depuis quelques décennies pour protéger les territoires quadrillés de l'institution artistique. Je ne citerai que deux échanges entre adultes et adolescents auxquels j'ai assisté :
Le premier avait lieu lors de rencontres locales de la jeunesse, entre le directeur d'un centre culturel et une jeune fille qui travaillait la danse depuis plusieurs années et cherchait à comprendre pourquoi la scène de ce centre culturel lui était refusée, à elle et à ses "semblables". Le directeur a alors avancé la barrière imprudente des "professionnels" : seuls les professionnels ont accès à la scène. Avec l'innocence encore de l'enfance, la jeune fille a posé la question évidente : "un professionnel qu'est-ce que c'est ?". La réponse est tombée, rapide : "c'est quelqu'un qui gagne sa vie avec son art". Sans même penser à tous les grands artistes qui, par cette définition, en étaient exclus, elle s'est écriée : "je ne gagne pas ma vie avec mon art, mais l'ART, c'est ma vie !"
Seul le silence a suivi.
L'autre échange avait lieu lors d'un vernissage, entre un peintre et un adolescent qui regardait, perplexe, une de ses oeuvres. "Tu vois, dit l'ado un peu bourru, ce tableau, moi je pourrais le faire". "Bien sûr, dit le peintre, tu pourrais le faire. La seule différence, c'est que moi je ne peux pas ne pas le faire..." Et dans les yeux de l'adolescent j'ai vu naître le désir. Il était déjà en quête de ce que lui, avait à faire...
Permettre à chacun de trouver en lui ce qu'il ne peut pas ne pas faire, est urgent. Et si les scènes ne peuvent pas s'ouvrir à ceux pour qui l'art est la vie, les vivants exclus dessineront des cercles de craie sur le goudron des villes...
Théâtre et Démocratie sont nés. Fragiles mais agiles, ils ont déjoué bien des pièges. Et quand le vent du pouvoir efface la craie de leurs cercles, ils rient : ils avaient vu trop petit ! Et de la pointe de leurs pieds qui dansent, ils agrandissent l'espace et dessinent alors les contours de la terre...
Il n’y a pas de politique, de participation à la vie de la cité, sans paroles. Il n’y a pas d’histoire sans paroles. Dans les "histoires sans paroles", l’image porte la parole et la fait éclater dans le silence du trait. L’être humain parle et lorsque sa parole se perd, il se perd. Lorsque l’écho de ses mots ne le renvoie qu’à lui-même, il dérive. La parole ne se fraye un chemin hors de soi que pour aller vers un autre qui renvoie la sienne. Et de ces frottements de sonorités, de ces entrelacements de mots, de timbres, de traces sur les pierres gravées, sur les toiles, sur les arbres devenus papiers, jaillissent le sens et la recherche du sens qui accompagnent l’histoire du monde depuis que nous sommes venus à lui. |
L’autre jour dans un atelier d’écriture je demandais à une classe de CP :
"Comment est née la ville ?"
Des réponses de tous ces enfants, j’ai compris :
La ville est née parce que plusieurs humains sont nés en même temps dans le même espace. Ils ont commencé à faire des bruits, des sons, et à les répéter, à les imiter.
Ils ont fait naître les mots, et comme les mots étaient nés aussi dans le même temps et le même espace, ils sont restés ensemble pour se voir grandir et agrandir la famille des mots.
Mais ceci est arrivé en même temps dans plusieurs coins de la planète.
Alors il a fallu que les espaces se déplacent. Les mots ont eu envie d’aller se rencontrer, se visiter, se comparer, s’écouter. Et quand ils étaient bien, ils restaient. De petites villes sont ainsi devenues de grandes villes et y chantent les mots du monde entier.
Comme ces mots étaient très précieux, il a fallu trouver où les coucher pour qu’ils se reposent, quelquefois où les cacher quand ils étaient en danger.
Les humains alors se sont mis à inventer les livres, les tableaux, le théâtre pour qu’ils deviennent musique, la danse pour que le corps aussi puisse parler. Ils ont inventé des lumières pour les éclairer et des machines pour les attraper et les réécouter, parce que les mots volent et se jouent du temps.
Il s’est toujours trouvé des messagers pour apporter à la ville les mots des champs et du désert, les mots des fleuves et de la mer, pour qu’en elle ils puissent se trouver, se regrouper, être gardés, précieux, et partagés. La ville reste leur enceinte, jalonnée d’écrins qui s’ouvrent pour qu’ils s’assemblent, résonnent, à toutes les heures du jour et de la nuit.
Ainsi parlent les enfants de leur émerveillement de parler et de s’entendre et de se répondre.
La ville est surprise et rencontre, surprise de la rencontre…
Mais lorsque l’émerveillement ne trouve plus d’espace où se dire, où s’échanger, le silence se fait brutalement, les mots sont arrêtés, les écrins cadenassés, la parole se retourne à l’intérieur de celui qui la crée, elle l’étouffe. Ceux qui parlent la même langue et ne la murmurent qu’entre eux, s’étouffent à plusieurs.
C’est le temps de la violence.
Alors doivent se lever les passeurs, les constructeurs de ponts, les architectes qui savent qu’un espace, s’il est fermé sur lui-même, tue. Ensemble, les couturiers des espaces ont à recommencer le tissage, le métissage, minutieux où le respect de chaque fil, de chaque couleur, pris dans leur splendide différence, fera la solidité de cette toile à dérouler sous les pieds fragiles des enfants à naître.
L’enfant n’a pas besoin seulement de grandir dans le monde tel qu’il est. Il a besoin de se rêver lui-même, de s’inventer, acteur, auteur, metteur en scène dans un monde qui est à modifier.
L’école est le seul espace démocratique où les outils de cet acte de modification qu’est le temps d’une vie, doivent lui être donnés. L’art est le seul chemin nécessaire où il pourra poser ses pas dans les pas de ceux qui l’ont précédé, et mettre sa vie en perspective pour l’accomplir avant de la quitter. Que l’école et l’art se relient, se relaient pour tailler les pierres des passerelles, des ponts qui permettent d’aller de son rivage vers les rivages de l’autre, des autres.
Qu’habiter la ville soit enfin, pour chacun, la créer à chaque instant, la prendre, la comprendre dans l’écoute exigeante de tous ses bruissements d’être.
Post scriptum :
Il ne s’agit pas seulement de l’accès à la culture pour tous, ni d’inviter chacun à entrer dans les maisons achevées des œuvres artistiques, mais bien de permettre à ceux qui, par un parcours personnel difficile, en sont exclus, de traverser l’espace de création en y déposant leur parole unique et riche pour qu’elle prenne sa place dans la vie culturelle de notre société.
La citoyenneté et la transmission du savoir
Le mot «citoyenneté» est décidément celui de cette fin de siècle. On le met à toutes les sauces, pédagogique, démocratique, sécuritaire. Il n’est pas d’assemblée ni de réunions où il ne résonne pas. Se mettre d’accord sur le sens du mot génère des débats sans fin. Ouvrir des «espaces de citoyenneté» occupe et préoccupe grand nombre de responsables de l’école et des politiques. Le retentissement du mot comme la recherche tous azimuts de son application dans la vie de l’école sont le symptôme d’une perte de vitesse «démocratique». Etre «citoyen» dans sa définition veut simplement dire «être dans la cité», «participer à la vie de la cité». Ainsi l’entendaient les Grecs il y a 2500 ans, lorsqu’ils permettaient à l’idée de cité démocratique de voir le jour et de se développer. Préparer les élèves à comprendre l’importance de leur rôle et leur donner les moyens d’être à leur majorité des citoyens performants, repose sur le fondement de la démocratie.
Si on mène l’enquête auprès des enfants et des adolescents, le plus grand nombre d’entre eux est sceptique ou désabusé en matière de démocratie. Ils regardent la «politique» c’est à dire «la vie de la cité» à travers le filtre des injustices, de la corruption, de la contradiction entre les textes de la loi et leur application dans le réel. Si le pouvoir du peuple n’a plus de sens, la citoyenneté perd le sien. A quoi sert de devenir citoyen quand on est enfermé dans un profond sentiment d’impuissance et qu’on accumule les preuves qu’à travers le monde, les Droits de l’homme, ne veulent rien dire ?
La première étape de l’analyse est donc, pour les adultes, de reconnaître les failles de la démocratie, et d’affirmer leur volonté de la restaurer pleinement. L’apprentissage de la citoyenneté à l’école s’inscrit dans le programme global de cette restauration.
sont à mon sens les étapes indispensables pour que les élèves prennent conscience de leur rôle de futurs citoyens, et découvrent du même coup «le sens de l’école».
Oui, bien évidemment. Pour pouvoir participer à la vie de la cité, le citoyen a besoin de savoir lire, écrire, compter, raisonner, argumenter, comparer, d’être informé, de développer son sens critique et analytique. Il a aussi besoin de savoir parler, s’exprimer de façon à prendre sa place dans la vie politique qui lui incombe en tant que citoyen.
Mais alors… ne reconnaît - on pas là les grands objectifs de l’école laïque et républicaine ? Les outils de la citoyenneté sont donc ceux que l’école se propose de transmettre dans le cadre des savoirs qu’elle dispense !
Les espaces d’apprentissage du citoyen ne sont-ils donc pas à tout moment l’espace de l’école ?
L’école est école de citoyenneté. Et pourtant, voilà qu’on rivalise d’invention pour «créer» dans l’école des Maisons des citoyens, des clubs de citoyenneté, qu’on met en place des «initiatives citoyennes», comme si tous les savoirs transmis à l’école s’étaient coupés du fil conducteur, de la mission première de la transmission du savoir : former des citoyens. Les élèves mettent le système en échec pour y retrouver leur place. Et étrangement, les élèves ont tiré les premiers le signal d’alarme de cette coupure.
Très honnêtement, si tout se passait bien dans l’ordre et le silence, dans la civilité et l’apprentissage régulier des savoirs, ce grand mouvement d’interrogations pédagogiques sur la relance de la citoyenneté se serait-il mis en route ? Quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit d’un étrange paradoxe : lorsque la transmission du savoir est en échec, que les résultats d’un groupe scolaire sont en dessous du seuil tolérable, que les tensions montent, que la répression ne peut plus être la réponse, la seule voie qui reste aux enseignants est celle d’un espace expérimental ou innovant, dans lequel il faudra redécouvrir «le sens» de l’apprentissage des savoirs.
Ces expériences pédagogiques innovantes reposent sur les mêmes principes : la création d’un espace «différent» où l’enseignant se trouve «partenaire» des élèves, dans le cadre d’un échange valorisant pour chacun, où l’évaluation consistera à repérer le positif dans l’apport de tous. Comme si, en mettant le système scolaire traditionnel en échec, les élèves clamaient leur besoin de retrouver dans l’école un rôle actif, participatif, d’exister face à un citoyen enseignant qui peut leur transmettre, à travers les savoirs, les moyens de devenir pleinement citoyens d’une société où ils ont leur place.
Redécouvrir dans la transmission des savoirs la mission de l’adulte «d’élever» les individus à leur place de citoyen, et leur permettre de prendre conscience de la mission que cela représente pour chacun d’entre eux, passe par une étape incontournable, celle de retrouver, pour l’enseignant comme pour l’élève, confiance dans l’école et le respect pour la place de chacun. C’est dans le but de structurer ce besoin d’espaces «différents» générateurs d’une confiance nouvelle, qui tentent de répondre à l’échec scolaire par des moyens pédagogiques innovants que j’ai élaborés, comme outil de citoyenneté, ma méthode d’ateliers d’écriture et de pratique théâtrale.
Ateliers d’écriture et de pratique théâtrale de Zarina Khan ®
Ces ateliers d’écriture et de pratique théâtrale ont lieu pendant le temps scolaire, à la demande des enseignants. Depuis quinze ans, la situation a évolué. Dans les années 1980, les enseignants qui me sollicitaient dans l’espoir d’assainir les relations d’un groupe scolaire, ou de proposer un nouveau moteur à un apprentissage scolaire défaillant, étaient des enseignants de français. L’Ecriture comme le Théâtre paraissaient réservés à cette discipline.
Aujourd’hui, les ateliers s’ouvrent aussi bien à la demande des professeurs de mathématiques, d’histoire-géographie ou des Sciences de la vie. Toutes les disciplines sont aujourd’hui concernées par «l’expression» de l’élève et la stabilisation relationnelle du groupe. Si, à l ‘époque, les demandes concernaient uniquement les adolescents, il y a une réelle volonté des enseignants de ne plus seulement travailler à éteindre les incendies, mais de mettre en place un processus pédagogique de prévention dés l’école primaire. Et leur constat est que, la plupart du temps, la prévention des échecs scolaires se trouve directement liée à celle des désordres du groupe scolaire, des conduites à risques et de la violence.
L’enfant, dépassé par un apprentissage dont le sens lui échappe, pris dans le cercle vicieux des mauvais résultats qui génèrent un sentiment de plus en pus ancré d’impuissance et d’incapacité, va le plus souvent manifester bruyamment son mal-être dans une tentative désespérée d’alerter les adultes sur son désarroi.
Dans ce cas de figure, la seule répression ne peut qu’avoir un effet très ponctuel. Et si la sanction pour toute infraction au règlement est bien évidemment nécessaire, elle doit être accompagnée d’un dispositif qui va permettre de comprendre la sanction, et de lever le sentiment d’injustice qu’elle ajoute à une perception souvent négative de l’institution scolaire.
C’est un des rôles de l’atelier d’écriture et de pratique théâtrale. Si l’écriture personnelle permet à l’élève de poser sur le papier son sentiment d’injustice, c’est tout de suite pour mieux «le voir» et l’analyser, et très vite pour le dépasser en laissant émerger les valeurs positives nécessaires, celles qui «manquent».
Lorsque les textes de chacun sont partagés dans la classe par la lecture à haute voix, la surprise du groupe est grande : les valeurs que tous appellent à renaître sont les mêmes : le respect, la solidarité, la fraternité, l’égalité, la compréhension mutuelle… et ne sont autres que les valeurs démocratiques !
Appelés à s’exprimer individuellement, dans un espace d’authenticité, où l’on ne retiendra de chacun que le positif dans l’évaluation, les enfants réinventent les fondements de la démocratie… Mais là, elle n’est plus à l’état d’un savoir à apprendre, elle est le fruit d’une réflexion personnelle qui se trouve rejoindre celle des autres, créant un lien sincère entre tous et motivant le désir de passer à l’action.
Dire, s’exprimer est vital pour la construction de l’être. Etre écouté par le groupe, dans cet espace de partage de la parole est tout aussi nécessaire. Cependant, le groupe n’est encore qu’une bulle dans un monde beaucoup plus vaste, et où chacun a besoin de trouver sa place.
C’est en cela que l’atelier se doit de dépasser son propre cadre d’espace-forum, et que le lien de la parole et de l’écoute ne se suffit pas à lui-même. La parole écrite ou parlée en improvisation doit être matière à action, à «fabrication commune», porteuse du sens de chacun. C’est la fonction de l’œuvre collective. L’art prend ici toute sa dimension de «révélation».
A travers cette œuvre d’art, façonnée par des pratiques d’écriture et de pratique théâtrale, chacun a pris humblement sa place de créateur, nécessaire à l’élaboration de la création commune, texte dramatique, spectacle vivant, film, chanson, etc. Apparaît alors de plus en plus nettement une autre œuvre monumentale et fragile, tissée à travers les siècles par les millions d’hommes et de femmes, la construction d’une société démocratique qui s’écroule si elle n’est pas portée par la conviction de chacun.
«Apprendre», permet de mieux «comprendre» le monde, d’acquérir les moyens qui donnent le pouvoir aux citoyens de le modifier.
L’Inspecteur général de l’Education nationale, Yves de Saint Do, avait résumé la journée académique des initiatives citoyennes le 13 mai 1998 à Paris, en insistant sur le travail d’équipe entre les élèves et les adultes, au sein de l’école, sur le rôle de l’enseignant, principal initiateur de citoyenneté dans sa manière d’enseigner et sa pédagogie, et sur la nécessité d’intégrer à sa formation les clefs de cette pédagogie, sur le partenariat avec l’extérieur de l’école, nécessaire pour appréhender la société dans laquelle il faudra agir, et enfin, sur la redécouverte nécessaire du sens des apprentissages scolaires.
Le jour où, dans un climat de confiance, des citoyens qui ont une certaine somme de connaissances et de savoirs, les échangeront avec des citoyens en herbe, tous animés du désir de mieux comprendre et se comprendre afin de prendre leur place d’acteur dans le monde, l’école sera à chaque instant le lieu de construction de la citoyenneté.
Si la cohérence du monde adulte est le préalable obligé à cette école, et que le principal initiateur de cet échange est bien l’enseignant, il est urgent que sa formation vienne étayer cette "trans-formation", pour que le débat d’idées prenne corps, et qu’on entre enfin dans la citoyenneté appliquée… et l’épanouissement qui en découle pour des individus solidaires.
A l’heure où des compagnies aériennes font grève parce que des hommes et des femmes menottés, bâillonnés, endommagent encore l’intérieur des carlingues et strient encore les hublots de leurs cris.
A l’heure où les oiseaux d’acier, fierté d’un siècle finissant, qu’on croyait nés pour rapprocher plus vite les hommes et les femmes de tous les pays, souillent ainsi le ciel par décisions criminelles d’hommes et de femmes avides de pouvoir «électoral».
A l’heure où le mot «citoyenneté» est martelé pour faire taire les «incivilités» de ceux qui refusent d’être «intégrés» dans le monde dont leurs cousins sont «expulsés» et où leurs parents étaient «invités» à entrer.
A l’heure où l’économie fait office de scierie dont les dents aiguisées coupent les têtes de tout ce qui fait monnaie, guillotine électronique à laquelle tous les recensés pointent chaque matin du monde.
A l’heure où les lobbies se renforcent pour lutter contre les injustices des blancs contre les noirs et des noirs contre les blancs, des juifs contre les musulmans et des musulmans contre les juifs, des catholiques contre les protestants contre les musulmans et contre les juifs et contre les noirs et contre les blancs et inversement et réciproquement et mutuellement, à l’infini des pays.
A l'heure où dans les quartiers, si l'on propose le projet de construire un pont entre les générations, entre les communautés, avec des outils culturels pour élaborer une œuvre multi-culturelle… les services des municipalités n'arrivent pas à se réunir.
(voix off. Brouhaha)
C'est un projet société ou Éducation ? culture ou jeunesse ? Comment, tout est lié ? C'est transversal ? Quelle plaisanterie ! Le service jeunesse. Et ils vont faire du théâtre ? C'est de la culture. Si la jeunesse… théâtre… fermer… culture… D'ailleurs… lien, cette femme… projet transversal… dînait-elle… adjoint… l'autre soir… la refiler… notre budget…
A l'heure où pour casser les femmes, il suffit de les faire passer en pensée de la verticale à l'horizontale et de partager en gloussant son fantasme au détour d'un petit four, cela dit en passant, en détruisant une vie, un projet.
A l'heure où pour casser les hommes, il suffit de les attraper par "le bout du zizi" et de les ridiculiser, en chaîne, les impuissants pudibonds et les moralisateurs et les viagralisés déchaînés et les obsédés sacralisés et les présidents crucifiés.
A l'heure où tous les sens sont ainsi en émoi, où est le sens ? Dans la compétition mondiale enragée, où est le sens ?
Dans une vie arrêtée en plein ciel, où est le sens ?
J'ai la conviction que, comme des millions de personnes en marche, le sens est déplacé, sans qu'aucune organisation humanitaire ne s'en inquiète, le sens est déporté.
Sans doute il se meut encore dans des eaux profondes et silencieuses, loin des lumières qui permettent de filmer : c'est peut-être pour cela qu'on le rencontre si rarement à la télévision. Mais son mouvement est étrangement ralenti par la course du monde.
Passé à la moulinette politicable et monnayable, baladé de services en services qui se le renvoient, faute de temps pour le cerner, le tester, vérifier son pedigree. Pris dans les ballons pastel des sociétés alimentaires, bâillonné, recyclé en quelques mots-clés. Clés dont on a perdu les portes et qui donnent sur des maisons dévastées, à vider encore, à déshabiter pour les réhabiliter, vides enfin. Sans les clés, juste avec les mots : POINT D'ACCUEIL, POINT ÉCOUTE, POINT PAROLE.
Belles initiatives symptomatiques d'une horrible maladie : l'atrophie des sens et du rôle que la conscience leur confie : Aveuglement, surdité, indifférence. Le vingtième siècle sera remarqué pour avoir institutionnalisé les sens de la communication humaine et payé des gens pour se parler et s'écouter. Triste trophée. Point de rencontre…
Trois points entre lesquels le sens se fraye un chemin en pointillé, trois points de suspension du sens… des sens des sourds-muets aux cris des gens en trop… dont la vie n'a pas de sens.
Où est le sens ? Peut-être réfugié dans le ciel ? Non, ne vous méprenez pas. Ce n'est pas des dieux que je vous parle. Eux aussi, ils ont tous été récupérés et enfermés dans des punching-ball qui rebondissent au rythme des attentats, des assassinats, des pugilats. C'est étonnant ces prières qui s'entrechoquent comme des épées, ces perles de chapelets si différents qui explosent et déchiquettent les mains qui les tiennent…
La tentation est grande de se caser, d'appartenir, de rencontrer ses frères religieux, cultureux, économistes. La chance m'a été donnée de ne pouvoir céder à la tentation : carrefour de tant de cultures, de tant de religions que, de toutes les appartenances, carrefour pur, je suis rejetée.
Je suis née libre en terre occupée, comme quelques autres que j'ai rencontrés, qui s'entraînent à "péter" les ballons où sont enfermés les morceaux du sens déchiqueté. Souvent ce sont des enfants ou de grands enfants. Il faut l'être pour chercher encore le sens qui relie les êtres. Il y en a partout et dans toutes les fonctions. Il y en a, à chaque échelon, dans chaque municipalité, chaque organe de décision. C'est ainsi que la vie grandit, que les pionniers survivent. Il arrive qu'ils soient tués, les présidents en premier, ou qu'ils se tuent, faute d'humanité rencontrée. C'est pour cela que le puzzle du sens n'est pas encore reconstitué.
Pour prévenir des questions pitoyables jusqu'aux bombes H, pour prévenir des chemins tristement cohérents de la frustration à la guerre.
Pour que se rencontrent ces enfants petits et grands, des femmes et des hommes ouvrent des lieux de travail sur la base de la transversalité où la culture, la jeunesse ou encore le sport ne sont pas des étrangers qui se snobent, des lieux où la culture fait le lien social, nourrit le plaisir à "être avec" dans l'Action, sans hésitations, sans pointillés.
"Comment ? Quel service dites-vous ? Quel secteur ? Quel Ministère ?
Quelle ligne budgétaire ? Des vieux ? Des jeunes ?"
Tous. Ils travaillent tous fermement au rassemblement de tous les secteurs concernés par le mieux-être des humains. Quelle utopie ! ça n'existe pas, la transversalité appliquée !" Non, ça n'existe pas. C'est pourquoi il est temps de la créer comme le font toujours les humains.
N'est-ce pas parmi les vivants notre spécificité, la création ?
Le Théâtre est rituel dans l’espace sacré. Il étire l’être dans sa dimension verticale en toute laïcité.
L’Art est création, jaillissement d’un soi insoupçonné, rencontre avec l’inconnu de soi qui permet la rencontre avec l’inconnu de l’autre.
La culture doit être l’espace réceptacle qui recueille, collecte et diffuse les objets artistiques, la matière de l’être, pour qu’elle devienne à la fois le lieu et le liant, le ciment qui construit les maisons, les abris intérieurs qui seuls demeurent à travers les siècles.
L’enfant de trois ans pose vraiment la question du sens de la vie. Il demande à quoi ça sert de vivre, de souffrir, pourquoi il doit mourir, pourquoi il a dû se séparer de sa mère en venant au monde et pourquoi ses parents devraient mourir avant lui.
En quoi une autre séparation va l’amener à souffrir encore, quel est le sens du lien, puisque nous sommes en perpétuelle séparation ?
Pourquoi y-a-t-il des liens puisqu’ils doivent tous disparaître ?
C’est le sujet fondamental de l’être, et c’est l’enfant qui en est le plus proche. Plus il est petit, plus il est proche de cette question et c’est comme si au fur et à mesure qu’il grandissait, on la lui faisait perdre. L’adulte est très loin de ses questions d’enfant car depuis des années, il se referme sur le silence qui seul a répondu .
A force de silence, l’être s’éloigne de sa réalité. Le silence c’est comme un bouchon, comme l’agglomérat de petits morceaux de liège, c’est du silence qui s’agglomère au silence : ce bouchon nous coupe définitivement de nous-mêmes mais aussi de la réalité du monde.
Cette séparation de nous-mêmes, c’est bien cela dont il est question, dans le cadre où vous êtes, qui est celui de la réÉducation de l’être. Vous, les éducateurs, êtes sans doute pratiquement les seuls qui puissiez le faire sauter, ce bouchon. Ce n’est pas «agréable» d’entendre qu’on a une telle responsabilité, qu’on a un tel poids sur les épaules. Dans la mesure où les parents, un père ou une mère ayant mis un enfant au monde, sont dépassés par leur propre douleur, personne ne peut les obliger à aimer leur enfant comme nous concevons l’amour. Le père alcoolique aime son enfant, mais la façon dont on le blâme ne fait que couper davantage l’enfant de lui et lui fait croire que peut-être son père ne l’aime pas. Alors que ce n’est pas parce qu’il boit, qu’il est dans un processus suicidaire, que cet homme-là n’est pas un père plein d’amour. Qui d’autre que vous, que l’enseignant, que la personne tout à fait extérieure au parcours personnel de l’individu, pourra éclairer , à la fois les liens et les séparations obligées qui vont le construire ? Il ne s’agit plus de masquer, il ne s’agit plus de dire à l’enfant que la vie est belle, que la mort n’existe pas.
Je crois que nous sommes tous convaincus maintenant que c’est une erreur de brosser un tableau trop pur, trop idéaliste de la vie et du monde pour un enfant. C’est aussi le déstabiliser horriblement puisqu’on lui a menti. Pour moi, ce mensonge-là est sans doute le plus terrible des mensonges parce que l’enfant a confiance dans celui qui lui parle de la beauté, forcément. Le doute, la sensation amère de la trahison vont l’envahir quand il va arriver dans la cour de récréation et qu’il va prendre, non pas son premier coup de poing dans la figure parce que ce n’est pas cela le plus grave, mais la première insulte qui ébranle la beauté du monde, celle qui va être le premier coup de couteau intérieur, qui ne cicatrisera jamais vraiment.
En effet, quand je travaille avec des adolescents (16, 17, 25 ans), de quoi me parlent- ils ?
Ils me parlent de cela, de cette première insulte, de ce souvenir qui, à deux ans, trois ans, a fait vaciller la justesse du monde parce que pour l’enfant, la beauté et la justice sont des sœurs jumelles inséparables. Et tout à coup un copain parle et dit l’insupportable : il met en doute la vérité émise par les êtres connus, aimés, seules références de la vérité et que l’on croyait infaillibles. Tout se passe après comme si entre le silence aux questions d’ordre fondamental et cette série de coups de couteau dont on dit ensuite «mais ce n’est pas grave», il y avait un lien. En plus de la douleur du monde qui s’effondre, l’enfant doit entendre que ce n’est pas grave, c’est à devenir fou. C’est insupportable. Au moins que cette douleur soit reconnue, au moins que cette souffrance soit partagée avec quelqu’un d’autre que soi. Personne n’a à juger de la gravité de la souffrance de quelqu’un. Qui sommes-nous pour dire «ça, c’est grave, ça ce n’est pas grave, ça c’est bien, ça ce n’est pas bien. Ton père il t’aime, ta mère, elle ne t’aime pas». Qui sommes-nous ? Or notre société est construite comme cela. Le juge sait si le père ou la mère sont aimants. Le juge sait orchestrer la séparation et en donner la règle. Bien sûr il faut qu’il y ait des juges, qu’il y ait une justice, mais cette justice est injuste parce qu’elle ne prend pas en compte l’humanité de chacun. Elle ne prend pas en compte la personne unique qui est chaque fois là, en face, dans sa souffrance.
Sans doute, il ne s’agit pas de faire de l’enfant un révolutionnaire, en lui disant «Voilà, le monde est injuste et tu vas le changer». Pourtant, sans encourager l’enfant à se positionner dans la révolte, il y a à comprendre que sa révolte est beaucoup plus juste que la plupart de nos règles et de nos lois. Sa révolte dit : ce monde tel qu’il est ne me convient pas. Ce monde est injuste, inégalitaire, on s’y moque des gens qui sont plus faibles. Il faut être fort, magouilleur, requin pour y arriver et je ne veux pas de ce monde-là. Parce que, étrangement, ceux qui tombent un jour dans la magouille, dans l’idée qu’ils vont être les plus forts, qui deviennent des chefs de bande, ont été les enfants les plus sensibles voire quelquefois hypersensibles. Ils ont tant espéré que sur leur chemin, surgisse quelqu’un qui leur prenne la main une fois et leur dise «tu as raison, moi aussi je trouve que ce monde n’est pas juste et moi aussi j’ai envie qu’il change, même si je suis un adulte».
Que l’enfant puisse comprendre que pour nous, le monde n’est pas parfait, est la chose essentielle. Parce que, s’il croit à la perfection de ce monde, c’est que, dans un premier temps, il nous fait confiance. Mais peu à peu, il va se rendre compte du mensonge, et il va entrer, même pas dans la méfiance, mais dans la défiance à jamais vis-à-vis du monde adulte, et le lien ne se refera pas. Il y a un moment où il se fermera aux autres, à la parole, à tous les éducateurs, les rééducateurs. Ensuite la seule voie qui restera ouverte, qui heureusement fait partie de la beauté de la vie, et lui permettra de construire une autre confiance, c’est la rencontre de l’amour.
Une fois que tout est perdu, d’où vient quelquefois ce sursaut des êtres dont on dit qu’ils sont «perdus pour la société» ? On en voit quelques uns, stabilisés intérieurement, et je dirais même heureux, parce qu’ils ont rencontré quelqu’un d’encore plus exclu quelquefois qu’eux-mêmes, et qu’ils s’aiment.
Cela fait quinze ans que je fais ce travail et il m’arrive de plus en plus souvent de revoir des personnes avec qui j’ai travaillé, qui étaient vraiment dans des situations critiques, dans des états extrêmes, qui ont fondé non pas un foyer au sens classique, mais en tout cas un couple. Même s’ils n’ont pas tout ce que cela suppose dans notre société pour être considérés comme tels, s’ils ne sont pas mariés, s’ils vivent dans un foyer, même là j’ai vu des gens se transformer vraiment et apprendre à écrire à trente ans simplement pour pouvoir écrire un petit mot à l’autre. C’est le sens que devrait avoir l’école, c’est bien celui-là : apprendre à écrire, à lire et savoir pourquoi on le fait, que cela ne sert pas seulement à lire des romans mais à lire et écrire sa propre vie. Je crois que c’est là aussi que nous avons à faire un travail de lien avec nous-mêmes, avec ce que nous avons été, avec l’enfant que nous avons été, avec le rêve que nous avions aussi de construire ce monde plus juste. Et je sais, si vous êtes là, si vous faites ce métier, que nous partageons cela. Nous ne sommes pas à la place où nous sommes si nous n’avons pas la conviction que notre action a un sens et qu’il y a un espoir même quand tout le monde a dit : « c’est fini, celui-là, il ne s’en sortira plus ». Cette force-là, où allons-nous la chercher ? Dans l’idée que notre souffrance, les épreuves que nous avons traversées vont, dans une alchimie extraordinaire, devenir positives pour l’autre. Nous avons tous l’idée que notre souffrance n’est pas vaine, et que, parce que nous l’avons traversée, nous pouvons nous rapprocher de la souffrance de l’autre. Je pense que rééduquer ne peut se fonder que là-dessus. Simplement quelquefois, nous sommes fatigués et nous nous sentons seuls ; il est alors difficile d’aller vers des rencontres, de se dire à nouveau ce qu’on sait, de réveiller sa conviction et de bien la formuler autrement. Je suis pratiquement sûre que je ne suis pas loin de vous, même si les mots sont différents. Je consacre ma vie à ce à quoi vous consacrez la vôtre, sauf que je cherche une matière en perpétuel mouvement d’innovation qui est la création. Cela permet dans des cadres rigoureux comme l’école ou dans certaines structures un peu lourdes pour des personnes en difficulté déjà étiquetées psychotiques ou autres, que rien ne puisse trop se figer. C’est le mouvement de la création qui fait que l’espérance continue à être. Parfois, certains s’attachent à appliquer une méthode qui aboutit à un échec, or ils auront appliqué la méthode avec conviction, avec foi jusqu’au bout, sans comprendre alors l’échec final. Peut-être simplement n’auront-ils pas été capables à un moment de lâcher la méthode, juste un moment, pour que l’autre dise avec ses mots à lui, maladroits, difficiles, en quoi cette méthode ne lui convient pas du tout et créé et réinvente dans le cadre qui lui est proposé sa modification d’être vivant. Où sont les espaces où l’autre, l’enfant, peut remettre en question ce qu’on lui offre, la faille qui lui permet de créer et d’intervenir ? Est-ce qu’on pense à lui offrir ces espaces , à lui dire à certains moments : eh bien voilà, maintenant, je ne sais pas ce que tu penses, ça n’avance pas bien et je ne sais pas comment faire » ? Ce «je sais pas comment faire» de l’adulte est capital. Pendant des décennies, on nous a dit que nous n’avions pas le droit de dire cela à un enfant afin de ne pas le déstabiliser. L’adulte doit le rassurer, doit le protéger. Mais il y a longtemps que nous ne protégeons plus les enfants, que nous ne les rassurons pas, parce que le monde est plein d’ horreurs et qu’ils ne sont pas dupes. Ils savent bien que nous ne pouvons pas maîtriser ce monde-là. Et nous voulons leur donner cette idée ! Non seulement cela ne les rassure pas qu’on fasse semblant mais en plus c’est une trahison et ils s’en rendent compte. Ils ne comprennent pas pourquoi on ne leur a pas dit simplement «je ne savais pas comment faire, comment te dire que ton père est en prison, que j’allais divorcer». Ça, c’est les parents. Mais nous, pourquoi n’ avons-nous pas ce courage de dire à l’enfant : «Moi aussi, je cherche le sens de ma vie, quelquefois j’ai le sentiment que je l’ai perdu. Veux-tu que l’on cherche ensemble aujourd’hui ?» Il est important que l’enfant puisse partager son propre désarroi d’enfant, dans un partage de ses sentiments et non pas avec une montagne devant lui qui dit «Moi je sais ! et tu dois y arriver.» Il ne peut pas y arriver parce que ce que nous lui proposons n’est pas vrai. Je crois que l’ouverture d’un espace est essentiel pour l’enfant, l’adolescent et même l’adulte car c’est à l’enfant que je m’adresse en eux. C’est l’enfant qui travaille dans ces espaces-là. C’est celui qui a été et qui est quelquefois intact à l’intérieur de nous, comme s’il y avait en nous une partie qui n’avait pas grandi et qui garde purs nos espoirs, nos rêves et nos désirs. C’est notre partie centrale, celle qui irradie l’amour et qui nous garde de la folie, de la tristesse qu’une douleur trop souvent répétée peut provoquer. Donc l’enfant est le plus proche de cet enfant que nous avons en nous. Est-ce si difficile de lui donner les outils de création que nous allons partager avec lui, pour lever les silences ?
Souvent je reviens à un mythe pour éclairer cela. Peu d’enfants, de collégiens connaissent les mythes antiques. Par exemple Œdipe (un des plus connus), des centaines d’adolescents n’en connaissent même pas le nom, et quand je le leur raconte, ils sont fascinés. Mais je raconte surtout l’amour de ma vie qui s’appelle Eschyle, premier auteur dramatique qui a traité le mythe d’Oedipe. Il a inventé le théâtre tel qu’il est aujourd’hui, dans sa forme et ses personnages. Moi je leur raconte aujourd’hui mon coup de foudre pour Eschyle. Tout à coup quelqu’un leur dit qu’il est possible de tomber amoureux d’une personne à 2500 ans d’intervalle, avec battements de cœur et émotion. Je leur dis que cet amour, on peut le trouver dans un livre, c’est possible. Qu’une personne morte physiquement est toujours vivante spirituellement 2500 ans après et peut encore provoquer des battements de cœur, parce qu’elle a écrit. On en rit, mais en même temps, c’est très important pour eux. C’est-à-dire que le temps n’est plus le même, que la mort n’est plus du tout cette disparition de l’être, et cela, qui le dit ? Qui refait le lien entre les morts et les vivants ? Pratiquement tous ont été touchés par la mort à un moment et souvent, dès qu’on aborde ces sujets, ils vont se jeter sur l’écriture des morts qui les ont marqués. Tout à coup c’est comme si on leur donnait la possibilité d’entrer dans cette mémoire qui n’est pas seulement une mémoire douloureuse mais aussi une mémoire positive. Cela c’est aussi un dialogue qui peut habiter la vie des vivants et cela n’est pas une anomalie, on a le droit d’être accompagné par quelqu’un qui a disparu. Ce dialogue donne de la force et eux en ont besoin. Ils ont besoin de rejoindre leur «spiritualité». L’amour est la clé de toute l’Éducation, de notre grandissement. L’être se situe dans l’amour, dans le sens, dans l’esprit. On peut être parfaitement athée et employer ce vocabulaire de «spiritualité». L’école laïque a peut-être aussi besoin de refaire le lien avec cela. Elle a eu tellement peur de prononcer certains mots qu’elle a aidé certains intégrismes à se remettre en route. A force d’être dans un désert spirituel, sans réponse existentielle, l’enfant va aller vers celui qui lui propose une réponse, alors que nous, en tant qu’éducateurs, nous proposons un éventail infini de réponses possibles, c’est-à-dire que nous proposons à l’enfant d’élaborer sa réponse. C’est bien cela l’Éducation, il me semble. Mais en évitant par peur, par honte, d’être trop proche de la réalité, de la maladie, de la mort, finalement on ne parle plus de rien. Alors quand un enfant rencontre un intégriste (quel qu’il soit) qui lui dit «moi, je sais, je vais t’aider, te protéger, tu vas savoir», on peut comprendre pourquoi il y en a tellement qui dérivent. Nous en face, qu’avons-nous à proposer ? Où est son choix ? Il n’y a pas de choix. Il y a des gens convaincus en face de lui qui l’endoctrinent, et il y a des gens qui flottent, qui évitent le sujet parce qu’ils ne savent pas si dans la dernière ligne politique de l’Education Nationale on aborde tel sujet ou tel autre. Nombre d’entre vous se posent la question : «Si un enfant me demande "est-ce que Dieu existe ?", qu’est-ce que je fais ? je n’ai pas de réponse à ça.» Mais si en toute liberté vous êtes capables de regarder l’enfant dans les yeux, de dire soit «je ne sais pas», soit «tu vois pour moi il existe parce que je le sens comme ça, mais j’ai une très bonne amie qui pense qu’il n’existe pas et pourtant, nous sommes toujours très amis», alors vous avez été sincères, votre réponse a été vraie, mais surtout vous avez répondu à sa question. Vous n’avez pas baissé les yeux, vous n’avez pas augmenté le bouchon du silence. Lorsque cet enfant rentre chez lui en disant : «ma maîtresse, elle croit (ou pas) en Dieu», sommes-nous capables d’assumer ce que nous sommes, ouvertement ? Si nous n’en sommes pas capables, nous n’avons pas le droit d’être éducateurs, rééducateurs.
Il faut alors changer de métier car l’engagement qui est le nôtre ne souffre d’aucune compromission. Tant pis si l’Institution ne reconnaît pas la difficulté de notre travail, cette reconnaissance viendra, peut-être juste en nous-mêmes. Il y a des phases où certains métiers ne sont pas reconnus parce qu’ils sont gênants. Ils parlent de la misère du monde, du malheur, de l’incapacité d’une société à permettre à tous ses enfants de grandir dans la joie. Nos métiers parlent de cela. Dans le travail de prévention, quelquefois, on me demande d’enlever le mot «prévention» du projet, parce que le maire de la ville ne veut pas qu’on puisse penser qu’il y a des choses qui ne vont pas. Qui pensez-vous tromper ? Et quelle masse abstraite de gens ne sait pas que «ça va mal» ? Il y a un système de tromperie extrêmement bien installé où, effectivement tout le monde sait, mais emploie les mots faux en faisant semblant de ne pas savoir. Cela se passe presque tous les jours dans ma rencontre avec les politiques et les ministères. Vous imaginez pour l’enfant le problème que c’est, la confusion dans laquelle il est. Il faut savoir que ces enfants, ces adolescents dont on dit qu’ils sont «méchants» ont toute cette beauté, cette tendresse, ce respect capable de surgir, de se consolider et de faire un pied de nez à toutes les répressions en route dans le quartier. C’est pourquoi je médiatise à fond, car il est si rare qu’on médiatise le positif. Quand les journalistes viennent à moi pour rencontrer les jeunes de banlieue avec lesquels je travaille, il se passe souvent quelque chose d’extraordinaire lors de leur rencontre, car ces jeunes les font rêver. Ces journalistes qui écrivent toute l’horreur depuis 10-15 ans, avec des phrases qui assassinent toute une génération, tout à coup, un groupe de jeunes les emmène totalement ailleurs. Et paraissent des articles magnifiques autour des travaux des enfants et des adolescents, le journaliste redevient écrivain, poète, pourquoi ? Parce qu’il a été touché, par des humains, par une beauté qu’il reconnaît . Cela se passe à un autre niveau, non pas celui de l’intellect, mais au niveau de l’amour, c’est-à-dire du cœur, de la chaleur, donc de l’ouverture à l’autre. Derrière tout cela, nous sentons qu’il y a des gens qui se sont rencontrés pour faire ensemble quelque chose d’autre. Le travail pour soi participe à une œuvre collective.
Cette œuvre-là est déjà ouverte sur le monde, pour tout le monde. Cela va du «micro» ( le plus petit) au «macro» ( le plus grand) et fonctionne merveilleusement. Quelquefois l’enfant ne trouve auprès de lui personne qui lui manifeste le sens ou le désir de son existence. Ainsi l’enfant a compris que la création lui donne l’occasion de dépasser son enveloppe physique et le «ici et maintenant». Quand il écrit une phrase, une pure merveille, et que je la prends et l’emmène au fin fond de l’Afrique, dans un village en Bosnie, dans la guerre ou sur les montagnes du Péloponnèse, où un adolescent grec va recevoir cette phrase venue d’ici, l’enfant qui l’a écrite trouve le sens de sa vie, dans un ailleurs qu’il ne connaît pas, qu’il ne connaîtra peut-être jamais et qui pourtant, comme un boomerang de l’inconnu, lui donne sens ici, maintenant. C’est comme un immense détour qu’il faut faire, se dire : voilà, je crée ce message, je l’envoie dans une bouteille à la mer, et je sais qu’il arrivera à quelqu’un. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où. C’est quelquefois décourageant, parce qu’on aimerait tellement avoir le retour. Il faut apprendre à jeter le travail à la mer sans attendre le retour. Il y a assez d’exemples de messages, qui sont arrivés pour baliser le chemin de quelqu’un. C’est cela l’ important. Chacun d’entre nous aussi, a au moins reçu dans sa vie, un message, quelque chose d’incroyable que nous n’attendions pas, qui ne nous était pas destiné et qui, tout à coup, nous est venu. Nous avons tous une histoire au moins à raconter «extra-ordinaire» et qui a modifié toute notre vie. Ce sont les pierres du Petit Poucet, qui permettent à l’enfant de penser qu’un jour peut-être elles seront sur son chemin. C’est la rencontre avec l’extraordinaire. L’amour, c’est aussi cela. C’est aller au-delà du désir de l’autre. L’autre, surtout l’enfant, ne sait pas forcément ce qu’il désire. «Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?» L’enfant ne sait pas. D’abord il n’a pas d’idée et il ne veut pas devenir grand comme les adultes. A celà, il dit non. «D’abord, je voudrais être un enfant, juste un enfant qui puisse dire : j’ai peur de vivre, j’ai peur de grandir. L’enfance, je ne pensais pas que c’était comme ça, je pensais que c’était autrement.» C’est ce sentiment que l’adulte a à retrouver en lui pour pouvoir le partager avec les autres dans un espace de création, permettant cette immense confiance qui naît du fait que l’autre ne sait pas forcément beaucoup plus que soi, et que le chemin est ouvert pour chercher ensemble.
Et dans cette recherche ensemble, dans ces errances, ces tâtonnements dans l’obscurité du monde, dans les larmes et le rire qui accompagnent les êtres, humains réconciliés avec leur condition humble et grande d’humains, surgit la joie qui balaye la fatigue et balise les chemins de la terre.
Droits de l’homme ? Droits les hommes, droits comme les bouleaux, masse claire des forêts pointées vers le ciel au bord de l’horizon sans fin des prairies russes.
Droits les hommes, droits comme les cèdres qui se tendent infiniment vers le ciel du Liban, droits comme les silhouettes fragiles des acacias qui égrènent le désert du Mali, droits comme les arbres des parcs de Sarajevo assiégée…
On dit que l’homme est né pour se dresser dans toute sa dimension verticale. On dit que l’homme est né pour être droit, trait d’union entre la terre et le ciel, arbre mobile pour parcourir de toute sa droiture la terre et danser sous le ciel. Pourquoi alors seuls les arbres restent-ils droits debout ?
Pourquoi les hommes sont-ils ainsi couchés, à même le carton des emballages déchirés, courbés vers l’enfant mort, penchés sous le poids de l’ancien décharné, transporté d’un camp de réfugiés à un autre, pourquoi se rassemblent-ils, recroquevillés dans les abris qui tremblent, pourquoi les hommes restent-ils étendus, face contre terre, tandis que les barreaux qu’ils fabriquent demeurent droits ?
Echec, échec du sens déporté, échec de la déportation des hommes qui s’affalent et tombent et ne cessent de tomber. Les images dénoncent l’inversion du sens, l’échec d’une société où les hommes ont perdu leurs droits.
Dénoncer, dire, donner à voir l’échec pour que les hommes se lèvent, droits debout et matent l’échec, sur un échiquier où chaque joueur peut se redresser, faire un pied de nez à la factice fatalité, tissée d’indifférence et du sentiment d’impuissance, et résister.
Que les images et les paroles et les actes et les oeuvres convergent désormais dans cet appel impératif :
Debout les hommes ! Droits !
Avancez droits et les barreaux des cages alors se tordent et les voiles des femmes s’enflent dans le vent, sur le chemin de la liberté à construire ensemble.
Et les arbres alors se tiennent droits pour mieux voir passer des hommes et des femmes et des petits d’hommes, droits déjà, combattants pour leurs droits, en marche sur la terre, la tête haute sous le ciel, ensemble.
Et l’échec alors se courbe, se recroqueville, se couche, devant la foule unie qui avance, grand voilier de droiture. Mat à l’échec ! Droits debout !