Il ne s’agit pas de nier l’existant. Le béton est, les cités sont. Les abeilles demeurent, traversent le temps. À Saint-Denis un apiculteur a posé ses ruches et la surprise est née : le miel de béton a le goût délicieux des fleurs exotiques. Sur les balcons de Saint-Denis, sur les rebords des fenêtres, les abeilles butinent des plantes que l’on trouve dans les supermarchés, des plantes qui viennent du monde entier et en particulier de loin.
«L’exotisme est l’incompréhensibilité de l’autre», disait Victor Segalen.
Je ne sais rien de l’autre qui travaille dans les rizières de Chine ou dans les champs de café du Brésil mais dans le goût du miel je le retrouve, saveur unique et semblable. A des milliers de kilomètres, à des années-lumière culturelles, l’abeille fait le lien entre l’orchidée minuscule qui prend le soleil dans son pot, à l’abri du séchoir à linge et de l’antenne parabolique, et les orchidées sauvages qui dessinent l’immensité des rizières, entre le temps d’une Europe à naître et celui des civilisations mortes dont ne subsistent que quelques traces qui emplissent les espaces figés de nos musées.
La fleur demeure, et l’abeille. Et le miel a le goût du Temps Traversé.
Le miel exotique de Saint-Denis était imprévisible.
C’est cet imprévisible qui est, que nous avons à découvrir, fondement d’une culture qui nous dépasse, qui nous échappe, qui se fait, sous nos yeux lorsque nous voulons bien les ouvrir, qui nous entraîne, en dehors de nos cadres, de nos préjugés. C’est cet imprévisible qui largue les amarres d’un bateau alors que nous tombions à peine d’accord sur les plans, et qui nous nargue : le bateau s’était construit parce que d’autres, ni architectes, ni constructeurs de la navigation, d’autres avaient le désir de prendre la mer et retroussé leurs manches, et les plans tracés de réunion querelleuse en réunion creuse clapotent dans le sillage de l’incroyable coque, obsolètes, alors qu’en pleine mer on fait la fête.
Le bateau de l’Europe a déjà pris la mer du Temps, il vogue et tout à la fois se construit et n’a pas peur des vagues les plus hautes. Les marins métissés, abeilles du temps et de l’espace, n’ont pas grand-chose à perdre et tout à inventer : de l’éphémère, de l’invisible, comètes qui tracent un instant le champ et le hors-champ d’une œuvre fulgurante, à peine tracée aussitôt défaite, qui ne s’inscrit que dans notre iris-mémoire. Il n’y a plus de musée, plus rien à collectionner, seule la pellicule exigeante de nos pupilles se structure enfin dans sa nouvelle dimension : celle de l’être.
Ce n’est plus la matière qui est à travailler, c’est notre regard. C’est notre regard qui fait art dans l’œuvre de la vie. C’est notre regard qui forge l’invisible et c’est à l’ombre de nos paupières, dans l’obscurité de la ruche où chaque ouvrière a sa place, que se compose, en milliers d’actes infimes, la symphonie nouvelle d’une saveur de vivre. Urgente. A apprendre. A réapprendre. Ensemble.